"L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu"

mardi 1er novembre 2011
par  Léonore
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André Comte-Sponville : L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu
 [1]

Plusieurs constats, selon l’auteur : « Le retour de la religion a pris, ces dernières années, une dimension spectaculaire, parfois inquiétante. On pense d’abord aux pays musulmans. Mais tout indique que l’Occident, dans des formes certes différentes, n’est pas à l’abri du phénomène. » Immédiatement suit une sorte d’aveu, dont toute la suite sera la confirmation : « Retour de la spiritualité ? On ne pourrait que s’en féliciter. Retour de la foi ? Ce ne serait pas un problème. » Rassurons-nous cependant : « Mais le dogmatisme revient avec, trop souvent, et l’obscurantisme, et l’intégrisme, et le fanatisme parfois. On aurait tort de leur abandonner le terrain. Le combat pour les Lumières continue, il a rarement été aussi urgent, et c’est un combat pour la liberté. » [2] .

Il arrive qu’un avant-propos, tout comme l’ouverture d’un opéra, annonce parfaitement les thèmes qui vont suivre, et c’est ici le cas.

André Comte-Sponville ne part pas en guerre contre la religion, mais « pour la tolérance, pour la laïcité, pour la liberté de croyance et d’incroyance. L’esprit n’appartient à personne. La liberté non plus. » Du christianisme dans lequel il a été élevé, et dont il ne garde ni rancoeur ni honte, il considère avoir conservé un héritage de valeurs et de sensibilité, c’est son histoire dont il ne renie rien. Un peu plus loin, il affirme : « La spiritualité est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux fondamentalistes. »… Soit. Mais le problème réside dans la définition de cette spiritualité.

Sur la plupart des dictionnaires, l’acception la plus courante se rattache clairement à la religion, puis au mysticisme, puis enfin au domaine philosophique dans le sens d’une aspiration aux valeurs morales, ou encore d’une activité intellectuelle.

L’auteur pose plusieurs questions, qui structurent son ouvrage : Peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ? Quelle spiritualité pour les athées ?

1 - Peut-on se passer de religion ?

Là, précise André Comte-Sponville, tout dépend de la définition et de l’étymologie du mot. Si la religion est ce qui relie (du latin Religare), une société peut s’en passer, mais non de lien ou de « communion » (dont Régis Debray fait grand cas). L’origine du terme est-elle Relegere, recueillir ou relire, il s’agit alors davantage de fidélité que de religion. Quelle fidélité ? Celle dévolue à l’héritage gréco-judéo-chrétien, et s’en passer amènerait au nihilisme ou au fanatisme.

Cette référence aux valeurs gréco-judéo-chrétiennes me gêne. D’une part parce que j’en connais toutes les tares notamment en matière de droits humains, et comme source avérée de fanatisme. D’autre part, pourquoi s’en tenir aux seules sociétés occidentales, pour une question aussi universelle ? Enfin, on notera que le terme Relegere peut être compris comme « rite » ce qui conduit dans une toute autre direction.

Selon André Comte-Sponville, l’espérance départage le croyant et l’athée, ce dernier, lucidement, ne pouvant échapper au désespoir. Toutefois sa sagesse lui permet d’être heureux, car il vit au présent. Là comment ne pas songer à Stirner ? A condition de considérer toutes les formes de croyances, y compris politiques et sociales…

2 - Dieu existe-il ?

« Un Dieu ? Pourquoi faire ? L’univers suffit. Une Eglise ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? A quoi bon ? L’expérience suffit. »

L’auteur envisage divers arguments, donnant des raisons de ne pas croire en Dieu et de penser que Dieu n’existe pas. Dans cette partie sont abondamment cités Pascal, pour lequel André Comte-Sponville semble avoir une grande sympathie, Spinoza, Nietzsche. Le lecteur ne trouvera rien qui ne soit déjà bien connu, cette question ayant été débattue des plus anciens philosophes jusqu’aux contemporains.

Arrivé à ce point, regrettons qu’à l’inverse d’auteurs tels que Richard Dawkins [3], Christopher Hitchens [4], Michel Onfray [5], Jean Soler [6] pour n’en citer que quelques-uns, André Comte-Sponville, dans aucun de ces chapitres, n’envisage le problème des effets toxiques des religions sur le développement des individus et le fonctionnement des sociétés.

Quelle spiritualité pour les athées ?

Là se trouve sans doute la partie la plus originale mais aussi la plus ambiguë de ce livre.

Dans le paragraphe « Une spiritualité sans Dieu ? » l’auteur avance en philosophe averti : « Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est la vie de l’esprit. Mais qu’est-ce que l’esprit ? "Une chose qui pense" , répondait Descartes, " c’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. " J’ajouterai : qui aime, qui n’aime pas, qui contemple, qui se souvient, qui se moque ou plaisante… Peu importe que cette "chose" soit le cerveau, comme je le crois, ou une substance immatérielle, comme le croyait Descartes. Nous n’en pensons pas moins.  »

Évidemment, dans cette acception du terme, on voit mal comment les croyants pourraient raisonnablement dénier aux athées une spiritualité. Oui, les athées pensent eux aussi… Ce qui n’empêchera pas des croyants de tous bords de percevoir les athées comme dénués de conscience morale, puisque selon eux les religions en sont la seule base.

Les athées ont-ils une vie intellectuelle, les « idées » leur tiennent-elles autant à cœur que les biens matériels, même si philosophiquement ils se définissent comme matérialistes ? Certes. On pourrait même ajouter que s’éloignant des vérités révélées, du « prêt-à-penser » et des diktats moraux des religions, ils s’aventurent bien plus loin…

Peu après, l’auteur présente l’esprit comme « la plus haute partie de l’homme, ou plutôt sa plus haute fonction, qui fait de nous autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes aussi. » Et de citer Schopenhauer : « L’homme est un animal métaphysique ». Un peu plus loin : « L’esprit n’est pas une substance, c’est une fonction, c’est une puissance, c’est un acte… ».

Faut-il alors penser que l’esprit serait apparu, subitement, au moment où à partir des hominidés, ou des premiers homo erectus, naissent les homo sapiens, Néanderthal ou Cro-magnons ? Serions-nous donc les seuls à avoir de l’esprit, en plus d’une pensée que nous savons présente chez un certain nombre d’espèces animales ? Je ne peux m’empêcher de percevoir ce point de vue comme plutôt finaliste qu’évolutionniste [7].

Plus loin encore, affirmant que toute spiritualité n’est pas forcément religieuse : « Que vous croyez ou non en Dieu, au surnaturel ou au sacré, vous n’en serez pas moins confronté à l’infini, à l’éternité, à l’absolu – et à vous-même. La nature y suffit. La vérité y suffit. […] Etre athée, ce n’est pas nier l’existence de l’absolu ; c’est nier sa transcendance, sa spiritualité, sa personnalité – c’est nier que l’absolu soit Dieu. Mais n’être pas Dieu, ce n’est pas n’être rien ! » André Comte-Sponville affirme faire siennes trois positions métaphysiques, le naturalisme, l’immanentisme et le matérialisme, et éviter même désormais la formule d’un « mysticisme sans mystère » (évoquée à propos de Spinoza).

Alors, cette spiritualité sans Dieu ?

L’auteur fait part d’expériences mystiques personnelles : le récit est charmant, on sent un amoureux de la nature :

« Vous marchez dans la campagne. Vous êtes bien. Cela avait commencé comme un divertissement […]. Puis c’est devenu autre chose. Comme un plaisir plus subtil, plus profond, plus élevé. Comme une aventure, mais intérieure. Comme une expérience, mais spirituelle. […] Oubliés l’ennui ou l’angoisse. Vous n’avez plus de but, ou vous l’avez déjà atteint, disons que vous ne cessez, à chaque pas, de l’atteindre : vous marchez. […] Et comme vous êtes en effet en train d’accomplir ce pas, comme la campagne est exactement ce qu’elle est, comme cet oiseau crie ou chante, comme cet autre s’envole, comme vous êtes exactement ce que vous êtes (tonique, joyeux, serein), il ne vous manque rien : plénitude. »

Cette expérience, dit l’auteur, est le contraire d’une théodicée, d’un nihilisme, d’un esthétisme. « Le bien et le mal, le beau et le laid, le juste et l’injuste, etc., n’existent que relativement – que pour et par l’humanité. Ils existent donc. Il n’est pas davantage question de les abolir que de les absolutiser. » Plus loin : « Seul le réel est réel, qui contient tous les jugements. Comment pourraient-ils le juger absolument ?
Relativisme et mysticisme vont ensemble.
 »

Cette affirmation est explicitée, quelques pages plus loin, par ceci :

« Le mystique se reconnaît à un certain type d’expérience, fait d’évidence, de plénitude, de simplicité, d’éternité… Cela ne laisse guère de place aux croyances.

Il voit. Qu’a-t-il besoin de dogmes ?
Tout est là. Qu’a-t-il besoin d’espérer ?

Il habite l’éternité. Qu’a-t-il besoin de l’attendre ?

Il est déjà sauvé. Qu’a-t-il besoin d’une religion ?

Le mystique, croyant ou non, c’est celui à qui Dieu même a cessé de manquer. Mais un Dieu qui ne manque pas, est-ce encore un Dieu ? »

Eh bien voilà qui va éclairer d’un autre jour nos randonnées, nos promenades en forêt, nos baignades, voire nos siestes coquines (qui n’y a pas perdu la notion du temps ?)… J’avais ignoré jusque là, dans le bonheur simple ressenti à ces activités, auxquelles on pourrait ajouter la musique et toutes formes d’art, qu’il s’agissait d’expériences mystiques. Diantre !!!

Plus sérieusement, en admettant la notion d’un mysticisme athée, qu’en est-il de la question du dualisme corps/esprit, dont il me semble percevoir, sous-jacentes, quelques réminiscences ?

A chacun, et chacune, de se pencher sur la question. Pour ma part, j’avoue avoir été bien surprise d’une telle chute (au sens littéraire de la chose).

Léonore


[1André Comte-Sponville : L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu Paris, Éd. Albin Michel, 2006. - (14,5X22), 228 P.

[2in Avant-propos

[3Richard Dawkins, Pour en finir avec dieu, Robert Laffont, 2008

[4Christopher Hitchens, Dieu n’est pas grand, Belfond, 2009

[5Michel Onfray, Traité d’athéologie, Grasset, 2005

[6Jean Soler, La violence monothéiste, Ed. de Fallois, 2008

[7Au moins trois titres pour réfléchir sur la question des origines de l’homme actuel :

-  Richard Dawkins, ‘Il était une fois nos ancêtres, Robert Laffont, 2004.
-  Jared Diamond, Le troisième chimpanzé, Gallimard, 2000.
-  Jean-Jacques Hublin, Bernard Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la terre, Flammarion, 2008.


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