dis NON !

mardi 15 novembre 2011
par  K.S.
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Trouvé sur Anarchisme et Non-violence 2 (http://anarchismenonviolence2.org/s...) ce très beau texte poétique de Wolfgang Borchert, mis en ligne le 5 novembre 2006.

Toi. Homme à ta machine toi homme dans l’atelier. Si demain ils te donnent l’ordre de ne plus faire conduites d’eau ni terrines, mais casques d’acier et mitrailleuses, alors,

dis NON !

Toi. Jeune fille derrière ton comptoir toi jeune fille au bureau. Si demain ils te donnent l’ordre de bourrer des obus et de monter des lunettes de visée pour tireurs d’élite, alors,

dis NON !

Toi. Patron d’usine. Si demain ils te donnent l’ordre de vendre non de la poudre de riz ou de cacao mais de la poudre à canon, alors,

dis NON !

Toi. Chercheur en laboratoire. Si demain ils te donnent l’ordre d’inventer une mort moderne contre l’ancienne vie, alors,

dis NON !

Toi. Poète dans ta chambre. Si demain ils te donnent l’ordre de ne plus chanter aucun chant d’amour, s’ils t’ordonnent de chanter un chant de haine, alors,

dis NON !

Toi. Médecin au lit du malade. Si demain ils te donnent l’ordre d’écrire que l’homme est bon pour la guerre, alors,

dis NON

Toi. Pasteur du haut de ta chaire. Si demain ils te donnent l’ordre de bénir le meurtre et de déclarer sainte la guerre, alors,

dis NON !

Toi. Capitaine sur ton cargo. Si demain ils te donnent l’ordre de ne plus acheminer aucune sorte de céréale mais canons et blindés, alors,

dis NON !

Toi. Pilote sur le terrain. Si demain ils te donnent l’ordre de larguer bombes et phosphore au dessus des villes, alors,

dis NON !

Toi. Tailleur sur ton établi. Si demain ils te donnent l’ordre de couper des uniformes, alors, dis NON ! Toi. Juge en toge. Si demain ils te donnent l’ordre d’aller figurer au conseil de guerre, alors, dis NON ! Toi. Employé de gare. Si demain ils te donnent l’ordre de siffler le départ du train de munitions et du transport des troupes, alors,

dis NON !

Toi. Homme du village toi homme dans la ville. Si demain ils arrivent et t’apportent ton ordre de recrutement, alors,

dis NON !

Toi. Mère en Normandie et Mère en Ukraine, toi, Mère à Frisco ou à Londres, toi, sur l’Houang Ho et sur le Mississippi, toi, Mère à Naples et à Hambourg, et au Caire et à Oslo Mères de tous les points du globe, Mères dans le monde, si demain ils vous donnent l’ordre d’enfanter, d’accoucher d’infirmières de campagne et de nouveaux soldats pour de nouvelles tueries, Mères dans le monde ; alors,

dîtes NON ! Mères, dîtes NON !

Car si vous ne dîtes pas NON, si VOUS ne dîtes pas non, vous les Mères, alors, alors,

Dans les villes portuaires bruyantes et brumeuses de vapeur, les grands navires avec un dernier gémissement se tairont à tout jamais, titanesques cadavres de mammouths immergés, cadavres ballottés, buteront contre les quais morts délaissés, leurs ventres vrombissant jadis resplendissants, aujourd’hui carcasses couvertes de coquillages, d’algues pourries et de varech, puant le poisson avarié, putréfaction de cimetière, étiolés, friables, trépassés. Les trams salement cabossés, cages sans âme, vitreuses, squelettes d’acier corrompus, sur le flanc s’effondreront parmi câbles et rails, derrière des dépôts délabrés perforés de toutes parts, dans les rués désertes, trouées de cratères, un silence de plomb gris épais de vase se déploiera, vorace, croissant, envahira écoles et universités, stades et espaces de jeux pour les enfants, vorace, irrépressible le raisin juteux et chatoyant pourrira sur des coteaux stériles, le riz se dessèchera dans le sol aride, la pomme de terre gèlera dans les champs en friche et les vaches dresseront vers le ciel leurs pattes raides mortes comme des tabourets à traire renversés dans les instituts les inventions géniales des grands médecins auront suri, auront pourri, auront moisi dans les cuisines, dans les garde manger et les caves, dans les entrepôts frigorifiques et les silos les derniers sacs de farine, les derniers bocaux de fraises, citrouilles et jus de cerise se gâteront le pain sous les tables culbutées et sur les assiettes ébréchées tournera verdâtre et le beurre répandu puera comme du savon noir, le blé des champs s’affaissera contre des charrues rouillées, armée abattue, et les foyers de forge et les cheminées en brique des usines trépidantes s’enfouiront sous des herbes éternelles, en miettes en miettes en miettes alors le dernier être humain, tripes déchiquetées et poumons empestés, seul et sans réponse errera desséché sous l’incandescence toxique du soleil et sous les astres titubants, seul parmi les fosses communes à perte de vue et les gigantesques blocs de béton, idoles froides des villes désertées, le dernier être humain errera, fou, blasphémant, se lamentant avec sa plainte terrible : POURQUOI ? qui se perdra sans écho dans la steppe, haletant parmi les ruines écroulées, s’enlisera dans les décombres des églises, cognera contre les bunkers, tombera dans les flaques de sang, sans écho, dernier cri animal du dernier animal humain tout cela arrivera, demain, demain peut être, peut être déjà cette nuit, peut être cette nuit, si si si

vous ne dîtes pas NON

Wolfgang Borchert [1]

(Traduit par Erika Schegel et Micheline Weinstein, revu par René Furth)


[11921 : Naissance de Wolfgang Borchert à Hambourg le 20 mai. 1941-1945. Front de l’Est. Lettres à partir desquelles il est condamné à mort pour atteinte à la sûreté de l’État. Gracié. Nuremberg, prison militaire. Front de l’Est. Berlin, prison militaire pour propos politiques. Transféré dans le sud ouest. 1945 : Libéré en par les Américains, malade, rentre à pied à Hambourg. Écrit. 1947 Meurt dans une clinique de Bâle le 20 novembre à vingt six ans. 1962 : Première et seule traduction en français des œuvres alors disponibles de Borchert avec une préface de Heinrich Boell datée de 1955.

D’après la note de l’éditeur (Rowohlt, Hamburg), « Dann gibt es nur eins » est la dernière œuvre du poète que l’on peut lire comme une sorte de testament adressé à l’Europe et à l’humanité, tout juste avant sa mort.


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