Blasphème : le retour

mardi 13 décembre 2011
par  K.S.
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En 2006, deux députés conservateurs avaient déposé une proposition de loi visant à réintroduire dans le Code pénal un délit de blasphème, aboli en France depuis 1791.

Il s’agissait d’"interdire les propos et les actes injurieux contre toutes les religions" avec cette précision : "Tout discours, cri, menace, écrit, imprimé, dessin outrageant, ou affiche, portant atteinte volontairement aux fondements des religions, est une injure" laquelle est passible d’une condamnation juridique. Ainsi "la liberté d’expression ne saurait donner le droit de bafouer, de désinformer ou de calomnier les sentiments religieux d’aucune communauté ou d’aucun État quel qu’il soit".

On peut se demander alors quelle liberté d’expression resterait aux athées, agnostiques, hérétiques de tous genres, sans compter que l’affirmation d’une conviction religieuse comme seule valable induirait chez les tenants d’autres religions le sentiment d’être bafoué, calomnié etc… De quoi redonner toute leur place aux seuls rapports de force. Inquisition, fatwas et compagnie pourraient ainsi régler la vie quotidienne des populations, croyantes ou non. Beau programme à même d’intensifier et de multiplier les conflits inter-religieux meurtriers.

Ne l’oublions pas : en vertu du Concordat, le code pénal local d’Alsace-Moselle, au motif de protéger les libertés religieuses, comporte deux articles qui établissent le délit de blasphème. La Ligue des Droits de l’Homme a révélé en 1997 une condamnation, confirmée en appel, de militants qui avaient protesté durant un office contre les propos homophobes insultants de Mgr Elchinger.

Faute de loi à invoquer, c’est Jésus-Christ et Dieu le père qui se voient appelés à la rescousse pour protester contre des films, des pièces de théâtre ou des expositions jugées blasphématoires. Comme apparemment les prières ne suffisent pas, les troupes de Civitas ou autres n’hésitent pas à user de l’action directe : incendie de cinéma, dégradation ou tentative de dégradation de locaux, obstruction, intimidation du public, etc…

La tentation procédurière est souvent sous-jacente, comme on pouvait le voir déjà dans une déclaration du cardinal Lustiger [1] affirmant :

«  D’autres [publications] ont peut-être une intention plus idéologique lorsqu’elles caricaturent - par ignorance ? - ce que croit l’Église et ce qu’elle enseigne. Elles tournent en ridicule, parfois jusqu’à la calomnie, des hommes et des femmes qui y ont engagé leur vie. Ou encore elles prennent pour objet de dérision le récit de la vie du Christ et ses épisodes que l’iconographie a le plus popularisés. Cet irrespect d’autrui est une atteinte plus grave qu’il n’y paraît au pacte social de toute démocratie. De telles pratiques pourraient être passibles de tribunaux . »

Outre les catholiques les plus conservateurs, l’autre courant qui pousse au rétablissement du délit de blasphème est l’islam. Bien évidemment, on pense immédiatement aux fatwas visant entre autres Salman Rushdie, Taslima Nasreen et Ayaan Hirsi Ali, à l’appel à la guerre sainte faisant suite aux caricatures de Mahomet ou aux dessins satiriques de Charlie Hebdo.

La condamnation de la jeune chrétienne pakistanaise Asia Bibi a conduit le Vatican à demander l’abrogation de la loi pakistanaise contre le blasphème et à refuser de voter les résolutions "anti-diffamation" récurrentes de l’OCI [2] devant l’ONU. Une prise de position toute circonstancielle, contredite par la Conférence mondiale des religions qui s’est tenue à Montréal le 7 septembre 2011. Les participants, des représentants de toutes les religions, dont le Dalaï Lama et Tariq Ramadan, y ont demandé que l’interdiction du dénigrement des religions soit inscrite parmi les Droits de l’Homme.

Cette revendication d’interdiction du blasphème rejoint celle de l’OCI soutenue depuis plusieurs années dans de nombreuses institutions nationales et internationales.

Sur le plan local, ne pouvant invoquer le blasphème dans une action juridique, c’est l’islamophobie qui est invoquée. Cette confusion entre islam en tant que religion et musulmans en tant que personnes, fait l’amalgame entre la critique de l’islam et le racisme et nie la distinction entre la sphère du public et celle du privé dont relève le religieux, ce qui est typique d’un désir masqué de théocratie.

La tolérance impliquant le respect des idées de chacun n’est en fait qu’une contrefaçon de la laïcité.

Ce que ne contredit pas Patrice Dartevielle, dans une introduction au livre Blasphèmes et Libertés publié par les très catholiques éditions du Cerf :
« Aucune idée ne peut exiger le respect, aucun groupe ne peut exiger le respect de ses convictions. Seules les personnes méritent le respect et aucune attaque contre une idée ne justifie la mise en cause ou l’insécurité de ceux qui la défendent. Monseigneur Lustiger inverse le raisonnement et est prêt à sacrifier des personnes au respect des dogmes. » [3]

Faire entre l’individu et ses convictions une distinction : la plupart des religions s’y refusent.

Si les divers courants religieux se disputent, si les différences de croyance sont le motif invoqué pour les exactions et les massacres de populations, tous se réconcilient dès qu’il s’agit de la liberté de pensée et d’expression pour lesquelles la lutte n’est donc pas terminée.

SKS


[1Le Figaro du 31 octobre 1991

[2Organisation de la Conférence Islamique

[3Patrice Dartevielle, Blasphèmes et Libertés, « Introduction », éditions du Cerf, collection Espace de libertés,1993.


Brèves

24 juillet 2013 - Jacques Prévert :

"Les religions ne sont que les trusts des superstitions."
(Spectacle /1952)

26 juin 2013 - Ne pas oublier Amina :

Pétition :
http://www.avaaz.org/fr/petition/FR...
et articles http://penselibre.org/spip.php?arti.

24 mai 2013 - Religion modérée...

"Une religion est modérée lorsqu’elle n’a pas de bras armé ; ou quand elle cesse d’y recourir. Ou (...)

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