"Libre-pensée"

Sur l’Encyclopédie anarchiste (Sébastien Faure)
jeudi 12 janvier 2012
par  K.S.
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Au mot "Libre pensée" on trouve deux articles, l’un signé de - G. BROCHER, l’autre de - S. M. S. C’est ce dernier que le lecteur trouvera ici, intégralement reproduit.

L’autre est également fort intéressant, mais aussi fort long car il présente la libre pensée sur un plan historique et répertorie les mouvements dans différentes parties du monde. Un très beau travail à découvrir sur http://www.encyclopedie-anarchiste.....

L’article ci-dessous relève des points importants qui peuvent aujourd’hui encore donner à réfléchir aux libres penseurs et notamment ceci :

"La libre-pensée ne peut s’enfermer dans le champ préconçu des doctrines. Elle a besoin de confronter et de mettre en balance, de ne donner aux solutions qu’on lui apporte qu’une adhésion révisable, de tenir ouverte à « l’élément nouveau » sa confiance et sa raison. Elle ne peut - ce serait sa condamnation et sa perte - s’adapter à la mentalité fermée du partisan, ni épouser l’esprit de corps des organisations et des clans."

LIBRE-PENSÉE

De même que je considère avec inquiétude - du point de vue de l’avenir humain comme de la pureté de nos connaissances ultérieure ! - toute sociologie qui vise au système et s’y emprisonne, toute idéologie qui tend au culte et s’y réduit, de même toute « libre-pensée » me met en alarme et m’apparaît celer quelque tare ou quelques faiblesses invaincues, qui laisse le plus petit domaine en dehors de son investigation.

La libre-pensée est avant tout - sinon elle retourne à l’Église - effort vers la pensée libre. Et se situe en marge d’une activité d’esprit qui m’intéresse sympathiquement : quiconque - et avec lui toute modalité intellectuelle - refuse à notre examen et met à l’écart de son propre contrôle, soit une idée, soit une institution, une hypothèse philosophique, une solution sociale, un élan du sentiment ou une édification de la raison, bref dérobe quelque matière ou quelque forme à l’analyse ou n’admet pas, après une première interrogation, qu’elle reste soumise à une permanente vérification. Que ce soit paresse, passivité, parti-pris ou lâcheté humaine, la personnalité abdique ou s’amoindrit qui abrite des « vérités » toutes faites en un tabernacle intangible. Que quelqu’un dresse un autel des notions taboues et s’effondre entre nous le pont des recherches communes. Pas de réserves dévotes et de respects à genoux bas, à regards clos. Pas de régions sucrées interdites à nos pénétrations. Pas de grottes où l’on n’entre pas ; nous voulons voir !

Et la croyance, et le dogme, et la révélation qui muent a priori l’invérifié en certitude, le momentané en immuable, l’inconnu en surnaturel et les soustraient à notre dissection d’abord, à notre révision ensuite, qui, des impénétrés provisoires - impénétrables peut-être - font des inconnaissables certains aux « explications » divines, hissent un mur d’ombre devant nos pas et sont par essence incompatibles avec cet esprit critique qui est à la base de la connaissance et la condition d’un libre-examen sans obstacle, d’une libre-pensée avertie et totale.

Mais par cela même - et c’est d’ailleurs la marque de son audace et de sa virilité, la garantie aussi de sa fécondité - la libre-pensée se doit de tout étudier, d’approcher hardiment de toute zone obscure avec l’espérance de quelque vérité. Le sentiment anticipateur, que d’aucuns nomment religieux (appellation impropre et équivoque, car à la religion se rapportent toutes les « solutions » stagnantes, toutes les données « célestes », soustraites à la démonstration, toutes les impulsions d’acceptation, et nous ne pouvons sans danger laisser appliquer cette terminologie à l’hypothèse, excitant scientifique de l’expérience) le sentiment anticipateur, ancré au cœur de l’homme depuis l’enfance de l’humanité est un des moteurs humains soumis à notre interrogation ouverte et large et l’écarter - à plus forte raison le condamner - sans l’entendre est une faute et un danger. Car tel ostracisme révèlerait une restriction de la méthode et comme le tracé d’un cordon de peur autour de nos curiosités enrichisseuses.

Ce sentiment n’est peut-être que l’impatience puérile de la faculté de savoir. Par les chemins proprement religieux, il mène à la foi aveugle - cette paralysie de la recherche - mais par les aspirations ardentes et vaillamment questionneuses d’une haute avidité humaine, il engendre un idéalisme singulièrement fécond. Il témoigne d’ailleurs d’une assez saisissante vitalité pour que nous nous penchions sur lui hors du sarcasme desséchant et que nous tâtions ses témérités, ses erreurs, ses déviations, ses velléités, aussi ses promesses. Mais le religieux qui vient à nous fermé n’est pas le frère critique du libre-penseur. L’est seulement celui, quelque emprise que conserve encore sa croyance, qui s’ouvre et dit : « Ensemble, nous qui cherchions toujours, regardons au fond de nous-mêmes comme des choses... ». Il n’est pas (et cela, promptement, va nous garder de l’équivoque et des taquineries intestines), il n’est pas un adepte des religions établies ou des cultes en gestation, qui nous tiendra ce langage de la prudence et du doute et qui, activement, jettera dans le crible les absolus de son cerveau ou les enseignements définitifs de ses prêtres. Mais, par contre, qui fait ce pas loyal vers la lumière est - des vocables seuls encore nous éloignent - virtuellement déjà des nôtres...

L’accueil que nous offrons ainsi à l’adepte des théocraties classiques, nous le tenons prêt pour l’illuminé des filiales rajeunies du déisme. Mais si sympathique en apparaisse l’allure, si voisines de nos espérances en soient parfois les gestes familiers, si orientée vers la liberté ressorte leur attitude pratique, nous ne pouvons regarder sans défiance les courants dont l’esprit ramène à la superstition. Quels que soient leur figure moderniste, leurs vêtements et leur adaptation scientifique - voire certaines de leurs attaches - nous attendons, sans adhésion précipitée (quoique disposés à promener nos flambeaux droits parmi les arcanes nouvelles), les invitations et les éclaircissements du spiritualisme et de ses dérivés (théosophie, occultisme, magie, astrologie, etc.) comme de toutes les tendances et des réactions (sentimentales pour la plupart) qui accordent à la foi plus de place qu’à la preuve et n’établissent de liaison avec « l’au-delà » (Dieu ou Cosmos) qu’à la faveur de la supercherie ou de la suggestion et n’apportent à nos questions inquiètes d’autre réponse qu’un credo...

De même nous demeurons sceptiques à l’égard des systèmes - sociaux ou autres, et arborassent-ils l’étiquette libertaire - pour lesquels leurs protagonistes refusent d’attendre le baptême des faits et la consécration de l’expérience et vis-à-vis desquels la critique, bien qu’animée d’un loyal souci de réformation, est accueillie avec une impatience hostile et des manifestations d’intolérance. Qui ne supporte dès aujourd’hui la discussion de ses constructions favorites sera, dans l’avenir, si les événements lui répondent, le gardien sectaire d’une forme périssable et l’ennemi d’un mieux attendu. La libre-pensée ne peut s’enfermer dans le champ préconçu des doctrines. Elle a besoin de confronter et de mettre en balance, de ne donner aux solutions qu’on lui apporte qu’une adhésion révisable, de tenir ouverte à « l’élément nouveau » sa confiance et sa raison. Elle ne peut - ce serait sa condamnation et sa perte - s’adapter à la mentalité fermée du partisan, ni épouser l’esprit de corps des organisations et des clans.

C’est assez dire que nous ne pouvons nous approcher sans réserves de ceux - hommes ou groupes - qui, cantonnés dans un anticléricalisme « homaisien », témoignent, par leurs actes essentiels, de la persistance d’une inquiétante religiosité. Ils sont encore prisonniers du passé et libres-penseurs seulement d’intention les militants qui poursuivent les pratiques des religions régnantes et n’ont pas affranchi leur propre pensée et leur vie, des habitudes de fanatisme et de crédulité. Autour de leur esprit rôdent et se reforment les conspirations de l’intolérance et du dogme. Si les préjugés et le parti pris se sont retirés d’une fraction de leurs opinions, la méthode en demeure dépendante et d’autres conceptions, persistantes ou prochaines, révéleront la nécessité de leurs victoires et en attesteront la limitation. D’hostiles timidités et des préventions insurmontées les retiennent au seuil des critiques viriles. Là où nous situons la table rase préalable et le qui-vive permanent s’installent encore en maîtresses des croyances de remplacement... D’autre part, nombreuses sont toujours, parmi les sociétés qui se réclament de la libre-pensée, celles qui s’agitent dans le sillage, trompeusement démocratique, du pouvoir et ne s’élèvent que faiblement au-dessus des associations politiques, celles aussi qui s’avèrent, avec plus ou moins de franchise, les succursales des comités électoraux. Aux uns et aux autres il manque cette audace et cette volonté d’examen, et cette indépendance de mouvement sans lesquelles la pensée n’est qu’une mineure en tutelle.

La libre-pensée qui veut vivre ne s’effraie ni des similitudes égarantes, ni des apparences, ni des mots. Ce fut le vice et la courte vue de celle d’il y a quelque vingt ans encore (et elle est loin d’en être partout libérée) et une des causes de sa stagnation et de son étiolement, que de s’être rétrécie à l’anticléricalisme superficiel, à la dénonciation plus qu’à la réfutation, à la localisation religieuse, à la pâle sociologie réformatrice, à d’indignes et illogiques mesures sociales, de s’être confinée dans un matérialisme trop concret et comme fini, encadrée dans des principes stabilisés et au seuil de cette rigidité pleine de contradictions dont est mort, par ailleurs, le positivisme religiosâtre. Une sorte de suffisance doctorale y trônait sur des aphorismes simplistes et laissait se réinstaller dans les mœurs un dogmatisme paradoxal. Et la science dont elle se réclamait, débordait de toutes parts ses cloisonnements, ses proscriptions sectaires mêlées d’hésitations quasi rituelles, et soulignait l’enfantillage et l’aridité de ses anathèmes... La libre-pensée (que cet esprit et cette volonté animent ses groupements comme ses individualités) doit être forte, mais expansive hardie et vivante, et aller au-devant de toutes les forces mystérieuses encore de la vie...

- S. M. S. [1]


[1Ndlr : Stephen Mac Say (1884-1972), de son vrai nom Stanislas Alcide Masset. Source : Ephéméride anarchiste, 10 mars (http://www.ephemanar.net/mars10.html).

Stephen Mac Say Stephen Mac Say

Militant anarchiste, professeur puis apiculteur.
Né le 15 octobre 1884 dans le nord de la France, il s’oppose très vite à l’enseignement "officiel". En 1906 il rejoint, avec sa compagne Marie-Adèle Anciaux (dite Mary Smiles), l’école libertaire de Sébastien Faure "La Ruche", où ils enseigneront tous les deux jusqu’en 1910. Mac Say quittera alors définitivement l’enseignement et deviendra forain, puis apiculteur.

Pendant la guerre de 14-18, bien que réformé, il se réfugie dans la Creuse avec sa compagne, craignant quelques ennuis à cause de son engagement antimilitariste.

Après la guerre, Mac Say reprend ses activités militantes, et particulièrement sa collaboration régulière aux journaux anarchistes "l’en dehors", "Le libertaire" "Les Temps nouveaux" etc., ainsi qu’à l’Encyclopédie Anarchiste de Sébastien Faure. Dénoncé comme juif pendant la 2e guerre mondiale (ce qui, soit-dit en passant, était faux) il est à nouveau contraint de quitter sa maison avec Mary.

Humaniste et amoureux de la nature, Mac Say écrira de nombreux livres et brochures contre la vivisection, ainsi que sur l’éducation des enfants et la santé : "L’école laïque contre l’enfant", "De Fourier à Godin","Les bêtes proches de l’homme", "Propos sans égards", etc.


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