Darwin et l’Ethique animale

par Pierre Jouventin
mardi 15 mai 2012
par  P.J.
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Pierre Jouventin [1] nous a autorisés à publier cet article paru initialement dans La lettre de ProAnima (n°63 de Décembre 2011].

Alors que les créationnistes continuent de nier l’Évolution, et que certains, à gauche, rendent Darwin responsable des interprétations à tendance politique, qui ont pu être faites de ses découvertes, il nous a paru intéressant de rappeler qui était réellement ce scientifique et philosophe, dont l’importance dépasse largement l’intérêt qui lui a été porté lors de "l’année Darwin".

Pour se documenter par ailleurs, on pourra se reporter à deux articles publiés précédemment :

"Parmi les penseurs libres,
Charles Darwin (1809 - 1882)" http://penselibre.org/spip.php?arti... et "Réédition : Pierre Kropotkine – L’Entraide (1919)" http://penselibre.org/spip.php?arti....

Pierre Jouventin est également l’auteur de plusieurs livres, dont le dernier Kamala, une louve dans ma famille l’a amené à créer un site : http://kamala-louve.fr/. A ce sujet, voir la note de lecture : http://penselibre.org/spip.php?arti....

Pierre Jouventin :

Darwin et l’Éthique animale

"L’AMITIÉ DU CHIEN POUR SON MAITRE EST PROVERBIALE ET, COMME LE DIT UN VIEIL ÉCRIVAIN : LE CHIEN EST LE SEUL ÊTRE SUR TERRE QUI VOUS AIME PLUS QU’IL NE S’AIME LUI-MÊME…ON A VU UN CHIEN A L’AGONIE, CARESSER ENCORE SON MAITRE. ET CHACUN CONNAIT LE FAIT DE CE CHIEN QUI, ÉTANT L’OBJET D’UNE VIVISECTION, LÉCHAIT LA MAIN DE CELUI QUI FAISAIT L’OPÉRATION ; CET HOMME, A MOINS D’AVOIR RÉALISÉ UN IMMENSE PROGRÈS POUR LA SCIENCE, A MOINS D’AVOIR UN CŒUR DE PIERRE, A DÛ TOUTE SA VIE ÉPROUVER DU REMORDS DE CETTE AVENTURE." (DARWIN, 1874.)

Charles Darwin

PHILOSOPHE MALGRÉ LUI

Darwin a révolutionné la biologie mais aussi la philosophie en donnant une solution naturelle au problème jusqu’alors insoluble de la Création. On oublie de dire dans les commémorations actuelles qu’avant de devenir un grand scientifique et un modèle de moralité, c’était un cancre, un chasseur et un collectionneur passionné. Il rapporte dans son autobiographie les mots de son père excédé : « Tu ne t’intéresses qu’à la chasse, à la capture des chiens et des rats, et tu seras la honte de toi-même et de ta famille ». Ceci peut consoler les parents d’élèves médiocres et turbulents : le plus grand avenir ne leur est pas interdit… Il était déjà sensibilisé par son entourage familial aux problèmes posés par l’origine des espèces, son grand-père Érasmus étant l’auteur célèbre d’un livre sur le Transformisme. Son père, désespéré de son peu d’intérêt pour une carrière brillante, lui acheta une cure, mais Darwin abandonna ses études de pasteur, ne se sentant pas de vocation pour entrer dans les ordres mais une grande curiosité pour la nature et ses lois.

Tout à fait par hasard donc, il avait la formation et l’indépendance d’esprit nécessaires pour partir en voyage sur le Beagle comme naturaliste et pour découvrir les lois de l’évolution qui mettent à mal notre statut de ‘maîtres du monde’ : ce problème de la Création et de ses conséquences éthiques, de ce que l’on nomme savamment ‘la téléologie’ (le monde a-t-il une finalité ?), l’obsédait non seulement comme scientifique mais comme croyant puis, au retour, après la mort de sa fille qui le rendit agnostique, comme être moral (bien que non-croyant, il participait aux bonnes œuvres de sa paroisse). C’est en faisant son tour du monde qu’il constata que des espèces fossiles étaient très proches d’espèces vivantes et qu’il en vint à penser qu’elles avaient évolué en se modifiant au cours du temps. En comparant les faunes des îles Galapagos entre elles et avec celles du continent américain, il comprit que les espèces n’étaient pas fixes comme il le croyait au départ mais qu’elles dérivaient les unes des autres.

L’idée de l’évolution des espèces avait déjà été défendue par bien d’autres auteurs mais personne n’était parvenu à en expliquer le mécanisme sans faire appel à la Volonté Divine ou à des mécanismes erronés comme, pour Lamarck, l’hérédité des caractères acquis. C’est en lisant Malthus que Darwin réalisa que les capacités de reproduction des espèces dépassaient très largement le nombre des descendants observés et donc qu’il existait une sélection naturelle qui triait en permanence les êtres vivants, ne laissant se perpétuer que ceux qui avaient pu s’adapter à leur milieu physique (température pour les espèces terrestres, salinité pour les espèces marines, etc…) et biologique (puisque chaque espèce se trouve en interactions avec les autres vivant en ce lieu).

Or, comme tout bon naturaliste de terrain, il avait remarqué que les individus d’une même espèce sont tous différents : il existe donc une variabilité individuelle des caractères héréditaires sur laquelle peut jouer la sélection en fonction des conditions du milieu. Quand il est mis à l’échelle géologique, ce double mécanisme de variation puis de tri est le levier qui permet de soulever le monde du vivant sans faire appel au surnaturel. Il explique la biodiversité par des modifications avantageuses qui s’additionnent pour passer lentement mais sûrement d’un unicellulaire à un mammifère par une adaptation de plus en plus fine à l’environnement et en comblant peu à peu les possibilités de colonisation de la planète.

GÉNIE MALGRÉ LUI

Darwin était un amateur fortuné qui ne subissait pas les contraintes matérielles des professionnels mais il en avait d’autres, liées à son sens des responsabilités et à sa tolérance : il aimait sa pieuse épouse alors qu’il était incroyant. Outre ses états d’âme personnels qui donnent à sa biologie une profondeur philosophique, il se trouvait confronté à un cruel dilemme, ayant épousé une cousine qui se désolait de ne pouvoir le retrouver après sa mort, dans l’autre monde auquel elle croyait. Pour ne pas la peiner et face aux conséquences religieuses prévisibles de sa théorie, Darwin retarda autant qu’il put la publication de son ouvrage majeur sur l’origine des espèces. Il ne le fit que contraint par la concurrence de Wallace, autre naturaliste voyageur qui était parvenu aux mêmes conclusions. La plupart de ses biographes modernes considèrent que la maladie mystérieuse qui cloîtra Darwin toute sa vie chez lui avait une forte composante psychosomatique, due à ce conflit profond entre ses convictions scientifiques et religieuses, entre son sens de la vérité et de la moralité. Son sentiment de culpabilité était si fort qu’il écrit avoir eu l’impression, en publiant sa théorie de l’évolution, d’‘avouer un crime’.

Pierre Jouventin Photo ci-contre : Pierre Jouventin

Darwin est donc tout le contraire du savant sans scrupule caricatural, du démiurge qui ne se préoccupe que de sa passion et de la gloire qu’il en retirera. Il était tout à fait conscient de l’importance de sa découverte mais se retrouvait dans la position de l’apprenti-sorcier qui se voit obligé d’ouvrir sa boite de Pandore bien qu’épouvanté du scandale et des drames qu’il va provoquer : c’était un bourgeois pacifique mais honnête et amoureux de la vérité qui déclenchait une révolution non seulement scientifique mais religieuse, philosophique et morale…

Pour contrôler cependant les retombées de sa théorie, il publia après son ouvrage majeur un livre sur La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle (1871) qui appliquait ses découvertes sur l’évolution des espèces à celle de la famille humaine. Plus important pour notre propos, il écrivit L’expression des émotions chez l’homme et les animaux (1890) qui dépassait l’intuition d’Aristote qu’il y a une continuité entre l’homme et les autres espèces animales en soutenant qu’il n’y a pas de différence de nature mais de degré ! Comme le titre du livre l’indique, cette ressemblance ne concernait pas seulement les traits anatomiques, morphologiques et physiologiques, ce que tout le monde aujourd’hui admet hormis les intégristes religieux. Cet ouvrage traitait du lien moins évident qui nous lie sur le plan émotionnel et intellectuel aux autres espèces, en particulier aux autres mammifères. Notre parenté, d’après Darwin, est aussi comportementale, y compris des traits comme l’intelligence, la raison, et même l’abstraction, la culture, l’altruisme, l’esprit religieux et artistique, que la plupart des philosophes et hommes cultivés considèrent encore un siècle et demi plus tard comme ‘Le propre de l’homme’…

Si les historiens des sciences le désignent aussi comme le pionnier de l’écologie [2] (voir https://smail.cefe.cnrs.fr/exchange...) et de l’éthologie [3] , c’est bien évidemment pour la théorie de l’évolution qu’il est le plus connu (et à juste titre tant la découverte est considérable), mais la plupart de nos contemporains n’ont pas encore perçu la richesse de son œuvre et de sa pensée qui dépasse et englobe son travail de scientifique. Outre ses découvertes, il avait déjà prévu les conséquences sociales de sa théorie de l’évolution qui, sans agressivité, descend l’homme de son piédestal au sommet de la Création et, sans naïveté, supprime toute discrimination envers l’animal.

MORALISTE MALGRÉ LUI

Cette découverte de l’évolution des espèces a donc des conséquences morales que Darwin avait pleinement comprises en son temps puisqu’il avait reçu une formation de pasteur mais que la culture occidentale a, un siècle et demi plus tard, encore du mal à accepter du fait de son anthropocentrisme profond. Celse, un auteur romain, avait pourtant écrit dès le IIe siècle qu’« il est puéril de faire de l’homme le centre de la création » et qu’« il faut rejeter cette pensée que le monde ait été fait en vue de l’homme  » mais c’était dans une controverse religieuse contre le christianisme alors que Darwin se place dans un contexte scientifique plus neutre et moins discutable.

Ainsi cette ressemblance entre notre espèce et les autres n’existe pas seulement sur le plan morphologique, mais aussi psychologique et émotionnel. L’éthologie moderne a démontré [4] que la réalité est à l’opposé de la conception de l’‘animal-machine’ de Descartes, fondateur de la science moderne et de l’idéologie du Progrès infini. Car si l’animal ne sentait pas et ne pensait pas, toute exploitation ou expérimentation animale se trouvait justifiée. Cette évidence nouvelle que nous sommes parents a des implications dans le respect que nous devons aux autres êtres vivants, en particulier aux chimpanzés avec lesquels la divergence génétique est de seulement de l’ordre de 1%. D’où, par exemple, la revendication du ‘Great Ape Project’ qui demande à ce que les grands singes ne soient plus maintenus en captivité ou soumis à des expériences médicales.

La majorité des universités américaines enseignent d’ailleurs aujourd’hui le droit de l’animal alors que c’est inexistant en France. A la suite du mouvement nord-américain des années 1970 qui prenait en compte les avancées évolutionnistes, la philosophie et l’éthique animales commencent cependant à diffuser dans notre pays où de nombreux livres sont en ce moment publiés sur ce sujet [5]. Alors que la philosophie occidentale ignorait jusqu’à récemment l’animal et ne tenait pas compte des avancées scientifiques en évolution, l’éthique animale est dans notre pays en plein essor [6]. Elle pose en particulier les vraies questions sur la légitimité de l’expérimentation animale car, sans même discuter de son principe, son action se trouverait réduite à peu de choses si le public prenait conscience que cette solidarité que nous ressentons avec nos cousins animaux n’est pas de la sensiblerie mais une évidence scientifique reconnue.


[1Directeur de recherches au CNRS en éthologie

[2Science des relations entre l’être vivant et le milieu physique ou vivant.

[3Science du comportement animal.

[4Lire les livres grand public de Frans de Waal en particulier le dernier sur ‘L’âge de l’empathie’ et celui d’Yves Christen, ‘L’animal est-il une personne ?’.

[5En particulier ceux de Jean-Baptiste Jeangéne-Vilmer et Stéphane Afeissa qui sont des synthèses et des traductions d’auteurs américains.

[6Lire ‘Si les lions pouvaient parler’ dirigé par Boris Cyrulnik, ‘Le silence des bêtes’ d’Élisabeth Fontenay, ‘L’animal est l’avenir de l’homme’ de Dominique Lestel ou, plus engagé, ‘La raison des plus forts’ dirigé par Jouventin, Chauvet et Utria. Pour se faire une idée de ‘l’éthique animale’, le Que sais-je ? de Jeangéne-Vilmer est remarquable dans sa concision.


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