LE LOUP OU L’AGNEAU ?

Un article de Pierre Jouventin
dimanche 12 août 2012
par  K.S.
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Cet article de notre ami Pierre Jouventin [1] est paru en Tribune libre du Monde (3 Juillet 2012).

Nous le reprenons ici, car il soulève bien les problème actuels de l’écologie quand elle s’inscrit dans le politique.

Penser libre a publié récemment, du même auteur :

"Darwin et l’Éthique animale" (http://penselibre.org/spip.php?arti...) et "A propos de Kamala, une louve dans ma famille" (http://penselibre.org/spip.php?arti...).

LE LOUP OU L’AGNEAU ?

(Dessin d’Aline Aurouet)

Comme internet, l’écologie est victime de son succès. Son image se brouille, est détournée ou prête à confusion. Les scientifiques de l’écologie (discipline créée en 1866) préfèrent se faire appeler ‘écologues’ pour ne plus être confondus avec les ‘écologistes’ politiques. Les technologies douces sont l’espoir du capitalisme ‘durable’ mais la hantise des ‘décroissants’. Du moins est-il clair que Total, Areva et les industries modernes essaient de repeindre en vert leur côté sombre. Mais que penser des fédérations de chasse qui ont obtenu de l’Éducation Nationale des conventions pédagogiques comme associations de défense de la nature (dont ils sont, parait-il, les jardiniers) et de la faune (qui ne se régulerait pas sans eux). Sans doute l’agriculture de la FNSEA n’est-elle pas celle de la Confédération Paysanne, mais les deux fédérations sont d’accord pour demander l’abattage du loup qui est revenu en France discrètement et cause du tort aux éleveurs de moutons sans que l’on sache le plus souvent s’il s’agit de chiens errants. Il est vrai que la biodiversité d’un maraicher ou d’un éleveur –même s’il est devenu député vert comme José Bové- n’est pas celle d’un naturaliste ou d’un ami des bêtes.

Les défenseurs de la nature et des animaux viennent en effet de se sentir trahis. Après avoir réalisé qu’Hulot et Arthus-Bertrand dégageaient beaucoup de CO2 avec leurs hélicoptères et leurs sponsors, ils ont la douleur d’apprendre que Bové leur idole a encouragé publiquement [2] les éleveurs de moutons à braconner les loups. Jusqu’à son dernier jour, le précédent gouvernement avait accordé des privilèges sans précédent aux chasseurs, le CNPT s’étant allié à l’UMP (sauf en Languedoc-Roussillon où il s’est associé au PS). Sur l’arc alpin, les préfets ont délivré en trois mois 64 autorisations de tirs ce qui fait aujourd’hui du loup une espèce à la fois légalement tirée en France et protégée en Europe [3] . Cet animal mythique a, il est vrai, toujours été un bouc-émissaire et un révélateur des malaises sociaux. Des livres récents sur la Bête du Gévaudan [4] , épisode trouble qui a précédé de peu la Révolution Française, considèrent qu’il s’agit d’une imposture couvrant une série d’assassinats de pervers.

Faut-il protéger l’agneau du loup, c’est-à-dire tuer les deux ? Ce n’est pas seulement un problème d’éthique mais d’économie. Les barrières douanières, qui protégeaient nos éleveurs des importations de moutons néo-zélandais, ont été levées pour réparer les dommages causés au Rainbow-Warrior par les services secrets français en 1985. Dans cette île, les bergers sont inconnus tant les pâturages sont vastes, ce qui réduit d’autant les charges sociales et explique que, dans le rayon des surgelés de notre supermarché, nous ne trouvions pas de mouton français. Sans doute est-il plus facile d’accorder des autorisations d’abattage de ‘la beste du diable’ et d’indemniser les éleveurs que de résoudre leur problème, le loup étant en train de coloniser la France par les zones de déprise agricole…

Au-delà du loup, ce conflit entre écologistes utilitaristes comme Bové, éleveur néo-rural, et écologistes éthiques comme Théodore Monod estimant que la nature appartient aussi aux randonneurs qui veulent en jouir sans l’exploiter (si ce n’est dans le cadre de l’écotourisme), ne date pas d’hier. Après les désastres écologiques qui ont accompagné la conquête de l’Ouest, le même débat a eu lieu aux Etats-Unis, il y un siècle, entre Gifford Pinchot, ami de Théodore Roosevelt, et John Muir . Ce dernier critiquait ce que l’on nomme aujourd’hui l’anthropocentrisme : « Le monde, nous dit-on, a été créé pour l’homme. Aucun fait ne confirme cette idée. L’objet de la Nature, en créant chacun des animaux et des plantes, a tout aussi bien pu être d’assurer le bonheur de chacune de ces créatures, non leur existence pour la joie de l’homme. Pourquoi l’homme se prend-il pour autre chose qu’un des plus petits éléments de la création ? ». ‘Le père de la sylviculture durable’ répondait : « La protection des forêts n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’accroître et de consolider les ressources de notre pays et des industries qui en dépendent. La préservation des forêts est une impérieuse nécessité économique. » José Bové lui fait aujourd’hui écho : « Entre des éleveurs qui vivent à l’année et le désert rural, je choisis les éleveurs. »

Ce débat historique, dont le point culminant fut la construction d’un barrage au cœur du Parc National de Yellowstone, resurgit à propos du loup car il existe deux grandes conceptions de l’écologisme, comme au PS, il y a deux grands courants qui ont du mal à cohabiter : les réformistes et les révolutionnaires. Faut-il choisir une écologie utilitariste ou éthique ? C’est plus un problème de sensibilité que de vérité. Sont-elles conciliables ? Moi dont le cœur est à gauche et le portefeuille à droite comme beaucoup, je voulais seulement par ce rappel historique clarifier et élargir le débat car si le retour du loup est un problème difficile, il ne doit pas pour cela dégénérer en guerre de religion. Encore faut-il, avant de trancher, examiner la question et non l’expédier pour des raisons électoralistes. Pourquoi le loup cohabite-t-il depuis toujours avec les bergers italiens et espagnols qui savent s’en protéger alors que cela est considéré comme impossible chez nous ?

L’opposition entre l’homme et le reste du monde, entre profit à court terme et survie à long terme, entre ces deux grandes conceptions de l’écologisme, du socialisme ou tout simplement de la vie en société est en tout cas plus que jamais d’actualité en pleine crise économique et, me semble-t-il, au début d’une crise écologique mondiale due à l’accroissement des populations et de leur consommation. Pour conclure plus prosaïquement et localement, les Verts, en élargissant leur horizon à l’Europe, se préoccupent de plus en plus de social et d’économie, de moins en moins de nature et d’animaux : ce glissement explique-t-il la chute de leur électorat qui ne parvient plus à les distinguer des autres partis ?

Pierre Jouventin


[1Directeur de recherche au CNRS retraité et auteur de ‘Kamala, une louve dans ma famille’ paru cette année chez Flammarion (http://kamala-louve.fr)

[3Après avoir déposé plainte auprès de la Commission Européenne, l’ASPAS saisit à présent le Comité permanent de la Convention de Berne, organe chargé de faire appliquer la réglementation en faveur de la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe ([http://www.aspas-nature.org/content/view/509/61/lang,fr/])

[4Par exemple, celui de Claude-Marie VADROT, 2009, Le roman du loup, Rocher.


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