L’Animal, cette partie mémorielle de nous-mêmes

mardi 4 décembre 2012
par  K.S.
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Bien que n’appréciant pas tout des œuvres et des interventions publiques de Michel Onfray, le texte ci-dessous, proposé par la Convention vie et Nature, nous paraît à même d’intéresser les internautes par ses réflexions.

L’Animal, cette partie mémorielle de nous-mêmes

J’ai eu l’enfance d’un petit garçon de campagne : un animal de compagnie, un petit chien bâtard nommé Frisette, plus tard un chat qui était l’animal de
ma mère, un genre d’objet transitionnel dont j’enviais les caresses prodiguées par sa propriétaire et qui ailleurs faisaient défaut... Voilà pour l’animalerie
domestique.

Il y avait également l’animalerie sauvage, celle des vairons et des anguilles de la rivière de mon village natal, des grenouilles pêchées dans les mares
alentours, puis mangées à la crème… À quoi il faut ajouter l’animalerie alimentaire, les lapins dans leurs clapiers, les poules et les coqs dans leur basse-cour.

Parfois, mes parents allaient chez des amis fermiers, le dimanche. Dans l’étable, je côtoyais les vaches et buvais sans l’aimer le fade lait mousseux tiède
au sortir du pis. Tout cela s’accompagne de bruits et d’odeurs, de parfums et de moiteurs. Bouse de vache, urine de lapin, odeur acide de la crotte de
poule, crottin des chevaux . Rien de gênant : la nature…
La mise à mort des animaux faisait partie des choses de la vie : nous étions malebranchistes sans le savoir, par tradition cartésienne, autrement dit, par
filiation chrétienne, sous prétexte que les animaux n’ont pas d’âme, au contraire des hommes.
Dès lors, comme le père oratorien bottait le derrière d’un chien en philosophant qu’il n’y avait là qu’assemblage de ressorts et rouages sans sentiments,
les campagnards de mon enfance enfonçaient le couteau dans l’œil d’un lapin avant de le lui arracher pour le saigner ; ils coupaient le cou d’un canard
qui pouvait, nonobstant la décapitation, continuer sa course affolée dans le pré ; ils sectionnaient la tête de l’anguille et tiraient avec une pince la
peau préhistorique en la tenant avec un papier journal pour la dépouiller plus facilement pendant que, sans tête et sans peau, sans viscères et sans cerveau,
elle continuait à onduler ; ils plongeaient la tête d’un pigeon dans un verre d’eau pour l’étouffer avant de l’ébouillanter pour le plumer ; ils jetaient
contre les murs la portée de petits chats qui n’avaient pu être placés, sinon ils les enfermaient dans un sac, puis les jetaient à la rivière ; ils assommaient
le cochon à la masse, le saignaient, mais, parfois, le coup n’avait pas fait son effet, alors l’animal s’échappait en hurlant dans la nature, puis se déchirait
aux barbelés du champ.

Traiter son chien comme un lapin ?
Pourquoi n’aurait-on jamais réservé à Frisette le sort dévolu au lapin ? Faire au chien de compagnie ce qu’on imposait à l’animal destiné au civet était
impensable… Même le paysan rompu aux brutalités de la ferme n’aurait pas consenti à tuer son chien pourtant traité… comme un chien ! Décharné, dépoilu,
croûteux, galeux, le cou abîmé par une courte chaîne, la terre piétinée et morte à cause des sempiternelles allées et venues du désespoir, il n’aurait
tout de même pas accepté le couteau sur la gorge ou la lame rentrée dans l’œil de son chien…
Car notre rapport aux animaux est réglé par une loi non écrite héritée du christianisme. Dieu a créé le monde dans l’ordre que nous savons : du ciel et de
la terre jusqu’à l’homme, puis la femme, en passant par l’herbe, les arbres, les fruits, le étoiles. Le cinquième jour, Dieu crée les oiseaux, les monstres
marins, les bestiaux, les reptiles, les bêtes sauvages. Pour donner un ordre à ce monde, il fut dit aux hommes : « Dominez sur les poissons de la mer,
sur les oiseaux du ciel et sur tout être vivant qui rampe sur la terre . » Depuis, les hommes dominent…
C’est-à-dire qu’ils élèvent les animaux pour les manger, se vêtir, se protéger du froid et de la pluie, des ronces et des pierres ; ils les attèlent pour
ouvrir plus profond le ventre de la terre avec le soc, puis semer ou planter ; ils les gardent auprès du feu comme protecteurs capables d’éloigner d’autres
bêtes dangereuses ou d’alerter la tribu assoupie en cas de danger ; ils les chevauchent pour guerroyer ; ils les égorgent pour être agréables aux dieux.
Des millénaires plus tard, nous ne sommes guère plus loin…

Une part d’immortel

Les animaux n’ayant pas d’âme, on conclut qu’ils n’ont pas de langage, d’intelligence, de sentiment, d’affects. Mais quelle est la mesure de l’âme ? Quels
sont les critères du langage, de l’intelligence, etc ? L’homme se fait la mesure de toute choses. Dès lors, il extrapole ses fantasmes aussi loin qu’il
le peut : sa peur de la mort lui fait inventer un arrière monde dans lequel les trépassés restent éternellement vivants. Pour ce faire, l’astuce consiste
à doter le mortel d’une part immortelle.
Elle sera donc invisible, immatérielle, un genre de parcelle de la divinité en nous avec laquelle nous pourrions entamer un dialogue avec l’au-delà. Sur
le principe que le même va vers le même, l’âme est faite du bois dont on fait Dieu et l’arrière monde. Les animaux se trouvent exclus de cette fiction
 : les hommes qui ont une âme ont décidé qu’ils n’ont pas d’âme…
À quoi, en effet, conduirait l’hypothèse d’une âme pour les animaux ? Un paradis pour les hérissons, un enfer pour les ténias, un purgatoire pour les rats
 ?
La fiction chrétienne a postulé l’existence du libre arbitre en l’homme : pour pouvoir être puni, il faut être coupable, pour pouvoir être coupable,
il faut être déclaré responsable, pour pouvoir être responsable, il faut bien que nous soyons dotés d’une capacité à choisir, autrement dit : à faire volontairement
le bien ou le mal. Donc, nous avons une âme…

Les animaux, c’est bien connu, n’ont ni liberté, ni libre arbitre, ils incarnent la quintessence du déterminisme : ils sont condamnés à répéter leur être
— comme si Darwin ne donnait pas tort à cette bêtise ! Les bêtes, qui pourtant ne sont pas bêtes, sont donc assimilables aux arbres ou aux pierres, au
restant de la nature. L’homme est bien le sommet de la création, il dispose donc du droit de faire ce qu’il veut de tout ce qui n’est pas lui.

Différence de degré

La tradition philosophique est dualiste, spiritualiste, chrétienne, kantienne, autrement dit, elle avalise la pensée chrétienne sur la question de l’animal.
De Platon à Heidegger via Augustin, Descartes et Kant, la philosophie dominante, institutionnelle, universitaire, celle qu’on lit en classe de philo, traduit,
édite en livre de poche, travaille à l’université, cette pensée là, donc, elle s’affirme en général spéciste.
En revanche, en avançant sur le terrain de la philosophie oubliée, négligée, méprisée, persécutée par l’idéologie dominante, et ce pour mon projet de contre-histoire
de la philosophie, j’ai découvert depuis bientôt dix années une tradition singulière : celle des philosophes monistes, matérialistes, atomistes, abdéritains,
épicuriens, pour lesquels il n’y a pas, comme pour les chrétiens, une différence de nature entre l’homme et l’animal, mais une différence de degré. Ce
qui change tout…

Les atomes qui constituent les planètes, ceux qui structurent le grain de sable, les particules de l’infiniment grand et celles de l’infiniment petit, les
molécules qui composent un philosophe et celles qui donnent son âme (matérielle) à une baleine, ce sont les mêmes… Les matérialistes l’enseignent : il
n’existe qu’une seule substance diversement modifiée. L’astrophysicien le prouve : nous effectuons tous des variations multiples sur le thème d’une seule
et même étoile effondrée il y a plusieurs milliards d’années. Dès lors, il n’y a pas les hommes — et le reste du monde, dont les animaux ; mais les hommes,
le reste du monde, les animaux comme autant de variations sur un même thème : celui de la matière.

Ce qui change tout. Car on ne regarde plus de la même manière les animaux si l’on s’installe dans une position surplombante ou si l’on adopte un autre point
de vue, égalitaire. Si l’animal est notre prochain, une partie mémorielle de nous-mêmes, ce que je crois, alors il y a en eux ce qui se trouve aussi en
nous, mais que des millénaires d’acculturation ont recouvert, contraint, écrasé, affecté, amoindri, méprisé, négligé, détruit, massacré, maltraité.

Autrement
dit : une nature brute et directe, une horloge impeccable, un sismographe hypersensible, une sensitivité exacerbée, une vérité simple à être, une matérialité
cosmique, une pure présence immanente, une force tranquille, une affectivité immédiate, une vitalité préhistorique.
Monstres, les animaux ?
La culture a longtemps été un art de comprendre la nature afin d’y trouver sa place : l’animisme, le totémisme, le polythéisme, le paganisme témoignent en
ce sens, et ce pendant des millénaires . Puis, avec l’avènement des cités et le rouleau compresseur monothéiste qui veut des textes et des bibliothèques,
des scribes et des prêtres, la culture est devenue ratiocination de cabinet. Le paysan a cessé d’être le modèle, Virgile a laissé place au clergé d’une
secte qui a cessé de lire la vérité du monde dans les étoiles, comme les animaux et les paysans, pour se pencher funestement sur les grimoires et les parchemins.

Donc, Darwin nous enseigne une vérité considérable : il n’y a pas de différence de nature mais une différence de degré entre l’homme et l’animal. Dès lors,
oublieux de ce dont nous provenons, ingrats quant à notre parentèle immémoriale, arrogants quand il s’agit de rappeler que notre boîte crânienne contient
toujours ( aussi et encore…) un cerveau reptilien, nous sommes devenus bien souvent des monstres — ce que ne sont jamais les animaux.
Monstre celui qui jouit de tuer, jubile à faire souffrir, monstre l’être dépravé qui met à mort pour le simple plaisir de supprimer une vie, monstre celui
qui fait de la mort un spectacle, monstre l’être qui exulte à effacer de la planète l’être d’un être : y a-t-il l’équivalent d’Auschwitz , de Gilles de
Rais, de saint Hubert , de Savonarole ou d’El Cordobès chez les animaux ? Non. Un animal tue pour manger. Repu, il ne met jamais à mort son prochain —
lui. Il existe donc une humanité chez les animaux qui pourrait donner des leçons à ceux de nos semblables qui manifestent une animalité ( mais on vient
de le voir, le mot ne convient pas…) dans leur hypothétique humanité.
Dès lors, on pourrait imaginer que l’éthologie puisse remplacer la théologie pour fonder une éthique post-moderne. Loin de croire qu’il nous faut nous dénaturer
pour être véritablement des hommes, je pense que nous devons bien plus tôt nous ensauvager afin de prendre les leçons données par les animaux : ne pas
tourner le dos au cosmos, ne pas ignorer la nature, ne pas feindre de n’avoir rien à voir avec ce qui n’est pas nous, écouter ce que nous enseigne l’arbre,
ce que nous apprend l’herbe, ce que nous disent les animaux , et ce afin de parfaire notre humanité.

Alors peut-être pourra-t-on envisager que, moins séparés de la nature, plus soucieux de ses leçons de sagesse, nous soyons moins pervers, moins débiles,
moins tordus, moins faux, moins menteurs, moins fourbes et hypocrites, moins névrosés, moins psychopathes, moins agressifs. La culture n’est pas une anti-nature,
ni une contre-nature, mais un art de sculpter la nature. Mais ceci est une autre histoire…

Michel Onfray 14 novembre 2012 Actualités Michel Onfray


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