Camus, La Peste et Fukushima

mercredi 22 mai 2013
par  K.S.
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L’Observatoire du Nucléaire [1] signale sur "Philosophie Magazine" [2] un très intéressant article de Hiroshi Mino [3], qui établit un parallèle entre Fukushima et La Peste d’Albert Camus, qui fut, faut-il le rappeler, un des rares à dénoncer immédiatement le crime d’Hiroshima.

« La catastrophe m’a rappelé tout de suite les mots de Rieux, héros de La Peste de Camus, devant le fléau : "L’essentiel est de faire son métier". Mais d’autres que moi ont pensé aussi à ce moment-là à ce roman. Journalistes, écrivains et intellectuels ont publié des articles dans lesquels ils y faisaient référence. »

Hiroshi Mino réunit plusieurs témoignages de réactions de lecteurs de La Peste dont, entre autres, ceux-ci :

« La première réaction a été exprimée, le 16 mars, par Yo Henmi, journaliste et écrivain, qui a parlé dans plusieurs journaux de l’effondrement de la vie quotidienne. Dans un texte repris ensuite dans son livre intitulé La Perspective de l’eau en juin 2011, il cite la morale que Camus a présentée à travers Rieux : on ne peut absolument pas éviter l’absurdité, mais la valeur de l’honnêteté est précieuse et importante. Il dit que cette morale est très simple mais qu’elle est d’autant plus profonde qu’elle est dénuée de toute vanité. »

« Le 25 mai, Shunpei Takemori, économiste, a publié un livre intitulé Dans l’attente de la résurrection de l’économie japonaise, qui contient plusieurs textes écrits après le 11 mars. Dans celui du 28 mars, il dit qu’ayant relu Le Peste juste après le séisme il est persuadé que Camus est le seul écrivain qui puisse représenter entièrement la grandeur de la tragédie que le Japon est en train d’éprouver. Ayant adapté le mot de La Peste - "la bêtise insiste toujours" – à la catastrophe d’Hiroshima, il avoue qu’il est écrasé par la perspicacité profonde de Camus sur la bêtise des hommes. »

Hiroshi Mino cite également Hidetoshi Sotooka qui écrit, dans une série d’essais intitulée Penser dans la région sinistrée : « Lorsque j’ai lu ce roman, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un roman allégorique où Camus substituait la situation extrême de la peste à la guerre qu’il avait vécue. Mais je me trompais. Aujourd’hui, après le grand séisme, ayant relu ce roman, j’ai découvert que cette œuvre est un récit universel qui s’applique à tous les fléaux qui reviennent à une échelle inimaginable, tant la situation de ce roman ressemble à l’état actuel de notre pays. »

Le Peste est évoquée aussi sur de nombreux blogs dans le grand public.

Comparant le nucléaire au bacille de la peste qui semble s’endormir mais ne disparaît jamais complètement, Hiroshi Mino rappelle :

« En fait, notre archipel ne cesse pas d’être menacé par la radioactivité qui subsiste interminablement et par la perspective probable de nouveaux séismes à venir. Nous le savons maintenant, comme Rieux qui sait ce que la foule ignore. […] Camus a représenté au moyen de l’allégorie toutes les faces du mal absurde qui surprend l’humanité : guerres, fascismes, fléaux, calamités, catastrophes. La morale que Camus a distillée dans ce roman risque de paraître un peu simpliste en temps de paix. Mais cette morale, qui est née de la guerre et en même temps a atteint l’universel en dépassant ce niveau, a certainement touché des Japonais pendant cette catastrophe inouïe. »

L’Observatoire du Nucléaire donne aussi l’adresse du site de l’Association des Médecins Français pour la Prévention de la Guerre Nucléaire qui a mis en ligne
un article de Philippe Bujnoczky intitulé « Dans la série des hommes illustres antinucléaires : le combat précurseur d’Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957 » [4]. En voici le début :

« Albert Camus a eu le mérite inestimable de dénoncer la première catastrophe atomique de l’histoire dès le surlendemain de la destruction d’Hiroshima. Publié le 8 août 1945 dans le journal Combat, l’éditorial d’Albert Camus constitue, au moment des faits, une des seules protestations contre le recours à l’arme nucléaire. Cette prise de position rédigée à contre-courant d’un triomphalisme ambiant souligne le courage politique et le caractère précurseur d’un penseur ennemi des conformismes. »

On trouve à la suite de cet article l’Éditorial d’Albert Camus publié dans Combat le 8 août 1945 qui commençait ainsi :"

« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. »


[1Observatoire du Nucléaire : http://www.observatoire-du-nucleaire.org.

[2"Philosophie Magazine", Hors série Albert Camus – La Pensée révoltée, n°17, avril-mai 2013.

[3Hiroshi Mino, doyen de la faculté de lettres de Nara (Japon) et directeur de la section japonaise et vice-président de la société des Études camusiennes.

[4Intégralité de l’article sur : http://amfpgn.org/site/le-combat-pr..., mise en ligne le 03/08/2010 et paru en Juin 2010 sur la Revue MGN, n°2, vol. 25.


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