« Je fais un rêve » derrière un miroir troublé

vendredi 1er novembre 2013
par  K.S.
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Le numéro 12 (octobre 2013) des « Chroniques de la désobéissance » propose un texte - « "Je fais un rêve" » derrière un miroir troublé - écrit par Michael Parenti sur le site web américain
Information Clearing House, le 23 septembre 2013.

Traduction d’Arlette Ammerich.

A découvrir ci-dessous :

« Je fais un rêve »

derrière un miroir troublé

31 août 2013, 50e anniversaire de la marche vers Washington dans laquelle le pasteur Martin Luther King Jr. fit son fameux discours.

« Je fais un rêve » a récemment suscité un regain d’attention de divers médias tant écrits qu’électroniques aux États-Unis. Mais plus on accorde d’attention à l’extraordinaire discours de King, moins on semble en savoir sur King lui-même et moins nous sommes conscients des problèmes sérieux qu’il posait, problèmes qui demeurent urgents et méconnus jusqu’à ce jour même.

La marche vers Washington eut lieu le 28 août 1963. En dépit des craintes répétées annoncées par certains commentateurs et officiels publics qui prédisaient qu’il y aurait de la violence dans les rues, plus de 250 000 personnes descendirent sur Washington D.C. dans une démonstration massive d’unité et de détermination pacifique.

J’y étais. Environ deux tiers des manifestants étaient afro-américains et un tiers environ était blanc. Après toutes ces années, je me souviens encore à quel point j’ai été pris par le vaste mouvement de la foule avançant comme l’infanterie de la démocratie à travers la capitale de la nation, déterminée à éveiller « nos leaders » au Congrès et à la Maison Blanche.

Le grand moment de la journée a été le discours « Je fais un rêve » de Martin Luther King. C’était un appel à la liberté et à l’affranchissement pour un peuple qui avait enduré des siècles d’esclavage suivis de la ségrégation et de la loi sur les lyncheurs. Dans son discours, King nous rappela que « le Noir se morfond toujours dans les recoins de la société américaine et se retrouve en exil dans son propre pays ».

Il poursuivit ainsi :

« Ce merveilleux nouveau militantisme qui a submergé la communauté noire ne doit pas nous conduire à nous méfier de tous les Blancs, car nombreux sont nos amis blancs, la preuve en est leur présence aujourd’hui, qui en sont venus à prendre conscience que leur destin est lié à notre destin et que leur liberté est liée de façon inextricable à notre liberté. »

King continua sur ce thème du nouveau militantisme :

« Nous ne pourrons jamais nous satisfaire tant qu’un Noir au Mississippi ne pourra pas voter et tant qu’un Noir à New York croira qu’il n’a rien pour quoi voter… Le temps est venu de nous lever de la vallée sombre et désolée de la ségrégation pour le chemin éclairé du soleil de la justice raciale. »

Vint alors sa formidable conclusion :

« Quand nous permettrons à la liberté de retentir dans chaque village et chaque hameau, dans chaque État et chaque ville, nous serons capables d’accélérer la venue de ce jour où tous les enfants de Dieu, toutes couleurs et croyances, seront capables de joindre les mains et de chanter les paroles du vieux negro spiritual :

« Libres enfin ! Libres enfin ! Merci Dieu tout-puissant, nous sommes tous libres, enfin ! »

À ces mots, la foule explosa dans un tonnerre d’applaudissements et de vivats enthousiastes. Nous fûmes nombreux à rester bouleversés et les yeux humides. En dépit de tous ses clichés et de ses métaphores excessives, le discours de King « Je fais un rêve » reste un véritable grand discours solennel.

Le discours est si impressionnant, cependant, que les commentateurs et les experts, à ce jour, ont trouvé facile de s’y reporter sans risque, en négligeant d’autres questions vitales de société dans lesquelles King s’engageait.

Les leaders d’opinion préfèrent traiter Martin Luther King comme une icône plutôt que comme un leader radical. Il a été domestiqué et aseptisé. Aujourd’hui, le véritable King ne serait sans doute pas invité à la Maison Blanche parce qu’il est trop à l’extrême gauche, trop agitateur.

En 1967, il commençait à devenir un problème de plus en plus sérieux pour les défenseurs des privilèges et du profit. King, cette année-là, prit position contre la guerre du Vietnam, un fait qui n’est que rarement mentionné aujourd’hui. De nombreux libéraux (noirs et blancs) se sentaient mal à l’aise avec sa position : ils pensaient qu’ils devraient se concentrer sur les droits civiques et ne pas se mettre à dos de potentiels supporters avec des questions anti-guerre. Mais, pour King, le gouvernement américain était devenu « le plus grand pourvoyeur de violence du monde » en dépensant bien plus en morts et en destruction qu’en programmes sociaux d’importance vitale.

Il différait de ceux qui pensaient que l’on pouvait résister à la violence et à la cruauté sur le sol national tout en ayant recours à la violence et à la cruauté à l’étranger. Il condamnait « ceux qui rendent la révolution pacifique impossible », « ceux qui refusent d’abandonner les privilèges et les plaisirs qui proviennent des profits immenses d’investissements à l’étranger… les capitalistes individuels qui prélèvent la richesse » au détriment d’autres peuples et d’autres pays.

En 1967, King marchait sur un terrain dangereux. Il mettait en lien les problèmes. Il condamnait « le triple mal du racisme, de l’exploitation économique et du militarisme ». Les mêmes intérêts qui nous ont donné les taudis nous ont aussi donné les guerres, arguait-il, et ce faisant s’enrichissent.

En 1968, l’année de son assassinat, King livrait aussi bataille contre la pauvreté. Il osa dire que les droits civiques étaient liés aux droits économiques. Il prévoyait par une manifestation nommée la Campagne des pauvres une occupation nationale de Washington D.C. À nouveau, il foulait un terrain dangereux en rassemblant des gens de la classe ouvrière de divers groupes ethniques.

Ces exigences de classe passent inaperçues dans les habituelles commémorations autour de MLK. Le discours solennel « Je fais un rêve » met dans l’ombre maintenant les autres messages moins connus que King mettait en avant peu de temps avant d’être tué, y compris la quête de la justice économique pour tous les travailleurs. Le grand « discours du rêve » de 1963 sert moins d’inspiration et demeure plutôt comme un manteau recouvrant ses positions radicales de la fin de sa vie concernant la lutte des classes et l’anti-impérialisme.

En 1968, à l’âge de 39 ans, Martin Luther King a été tué par la balle d’un sniper alors qu’il se tenait, dans un motel, sur le balcon de sa chambre à Memphis, Tennessee. Il se trouvait là pour apporter son soutien à une grève des éboueurs, le genre de choses que ses opposants commençaient à trouver de plus en plus intolérable.

Un fugitif sans le sou du pénitencier d’État du Missouri, James Earl Ray, recherché par la police, aurait de lui-même, sans aide, décidé de se rendre à Memphis où il parvint à repérer le balcon du motel et abattit King d’une chambre de l’autre côté de la cour.

Puis, de lui-même, apparemment sans aide financière visible, le condamné fugitif et nouvellement désigné assassin gagna l’Angleterre. Arrêté à Londres à l’aéroport de Heathrow avec de substantielles sommes d’argent dans les poches, Ray fut extradé vers les États-Unis et accusé du meurtre. Son avocat l’encouragea fermement à plaider coupable (pour éviter la peine de mort) et il fut condamné à 99 ans d’emprisonnement. Trois ans plus tard, il revint sur ses aveux. Au cours des décennies qui suivirent, il fit en vain de multiples tentatives pour retirer son « plaider coupable » et pour être jugé par un jury. Ray mourut en prison en 1998 en proclamant encore et encore son innocence.

En 1986, le jour de naissance de King a été déclaré férié aux États-Unis. Des centaines de rues en Amérique ont été rebaptisées en son honneur. Il y a des commémorations annuelles. Sa voix sonore, ses paroles mémorables et son phrasé poignant font l’objet de multiples rediffusions. Mais les problèmes politico-économiques qu’il mettait en avant continuent d’être négligés par les grands leaders et par les commentateurs.

En outre, les faiseurs d’opinion qui chaque année célèbrent la date anniversaire de la naissance de King et le saluent comme une figure immense n’ont rien à dire au sujet des nombreuses questions non résolues autour de son assassinat. Personne ne fait droit ouvertement à la question de savoir quelles étaient les puissances derrière James Earl Ray et qui ont cru nécessaire de se débarrasser de ce leader populaire parce qu’il était allé bien au-delà de « Je fais un rêve. »


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