Plaidoyer pour le loup

Poème de Charles-Auguste Bontemps
lundi 14 juillet 2008
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Ce poème est tiré de Marginales – soixante-cinq années de poésie illustrée par Aline AUROUET [1]

Les loups que l’hibernage a rassemblés en bandes

Dans l’infini glacé des plaines du Grand-Nord

Etiques, hérissés, de rage hurlant attendent,

Pour dévorer du loup, qu’un accident de mort

Ait couché l’un ou l’autre, au hasard, sur la neige.

Car le dicton est faux, ainsi que tous le sont,

Qu’un loup un autre loup ne mange. Au moins aurai-je

Plaisir à dire ici que jamais ne le font

Qu’un signe du destin n’en ait donné licence.

Sauvages du désert, ils dévorent, goulus,

Un cadavre. C’est vrai. Mais vite, et en silence.

Ce loup était leur frère ! Il était… Il n’est plus.

Et la faim les tenaille, et la vie est tenace.

Nécrophages, bien sûr. Fratricides, non pas.

Tout peut être chassé, tout nourrit leur carcasse,

Mais quand un loup figure à leur hideux repas

Une mort fortuite en est l’ordonnatrice.

Ils le mangent pourtant et le voyageur dit

Que dans les cris sifflants des bises destructrices

Ce spectacle hallucine et vous laisse interdit.

C’est que l’homme est candide et sa révolte prompte

Au geste qui l’offusque et qui lui vient d’autrui.

De ses propres méfaits, si l’on dressait le compte,

Sans doute verrait-on que le loup, après lui,

Prend lointainement place au palmarès du crime.

On ne fait pas le compte et c’est fort bien ainsi.

Le confesseur lui-même, admis à l’heure ultime,

Exonère cela puis rédime ceci.

C’est que le mal en nous incombe à la nature

Et si l’homme pour l’homme est un loup enragé

Pourquoi l’as-tu fait tel, père des créatures ?

Mais brisons… Mon procès serait mal engagé.

Je voulais seulement déposer à la barre

Pour cet honnête loup, éternel accusé,

Sanguinaire brigand dont le conteur s’empare,

Tour à tour agressif, ou poltron, ou rusé.

Nous dirons cependant avec plus de justice

Que l’homme est un homme pour l’homme. Sur ce

On s’en peut rapporter aux feuilles de police, point,

Encore qu’on ne veuille échapper par ce joint.

Volontiers on concède à nos témoins à charge

Que le loup a des crocs et mange les moutons

Si vous nous permettez de noter dans la marge :

« Sous le nom de gigot, chez vous, que mange-t-on ? »

Nous conviendrons aussi, car pourquoi s’en dédire ?

Qu’il dévore du loup quand il y est contraint.

Mais vous accorderez que les hommes sont pires,

Entichés par la gloire et voués à l’airain.

Tout ce que l’on clabaude en discours, en fanfares,

Sont plus folles raisons que famines de loups.

Je sais qu’en viennent là des homme qu’on égare

Victimes et bourreaux qui forcent leur courroux

Et qu’en l’immensité du mal est leur excuse.

Etres sans nom poussés, ballottés, torturés,

Que le pouvoir oblige et que l’histoire abuse,

Ils sont pour l’idéal des soldats massacrés.

Pour l’idéal ! Je sens que devient difficile

La tâche que j’assume. Idéal n’est qu’un mot

Mais quel mot ! Il dit tout, ne disant rien, docile

A tout appel, à tout caquet. Les animaux

Ne peuvent rien là-contre. Exempts de théories

Ils sont banalement soumis à leurs dangers.

L’homme tue en héros et succombe en série.

Le loup tue à sa faim et ne veut que manger.

Ce meurtre utilitaire, exactement sordide

Aux martiales grandeurs ne se compare pas.

Je crains d’avoir souillé d’un plaidoyer perfide

La gerbe aux fleurs de sang de nos glorieux combats.


[1Edition Les Cahiers francs, Paris, 1979.


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