"Notre force est infinie"

par Leymah Gbowee
mercredi 12 février 2014
par  K.S.
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Leymah Gbowee, Notre force est infinie [1].

Ce livre pourrait servir, entre autres, d’illustration de la résilience par la religion et par le militantisme – pardon pour l’usage de ce mot proche de milice, militaire, etc… et qui semble bien inapproprié dans une perspective de paix. Leymah Gbowee fait le récit tout à la fois de sa vie, de son engagement de travailleuse sociale et d’activiste pour la paix dans un Liberia en proie aux horreurs de la guerre dite civile – encore un mot troublant dans une telle situation. En 2011, elle a reçu, avec deux autres femmes [2] le Prix Nobel de la Paix "pour leur lutte non violente en faveur de la sécurité des femmes et de leurs droits à participer aux processus de paix" [3].

L’action menée par Leymah et le WIPNET [4] consiste à réunir pour un sit-in dans la capitale, Monrovia, des milliers de femmes toutes vêtues de blanc, au-delà des divisions ethniques, religieuses et économiques. Le but : obliger le président Charles Taylor à ramener la paix dans le pays. Le si-in dure plusieurs mois, dans des conditions souvent difficiles : chaleur intense, pluie etc. Ne voyant pas bouger les lignes, Leymah reprend le mot d’ordre de Lysistrata : faire la grève du sexe pour que les hommes abandonnent les combats. Lorsqu’enfin commencent des négociations au Ghana voisin, les femmes en blanc s’y rendent et prennent en otage les participants à la réunion officielle jusqu’à la signature d’un accord.

D’une certaine façon, ce livre est double. Il retrace les différents moments de cette lutte non-violente et ô combien dynamique, et en même temps Leymah se raconte, avec force détails, de son enfance à ses engagements de femme adulte. Et c’est peut-être là que prend source un sentiment d’insatisfaction ressenti à la lecture.
En effet, leader charismatique, décrivant largement les répercussions de ses engagements sur sa vie familiale et personnelle, Leymah ne prétend pas avoir mené à elle seule ces actions qui furent collectives et animées par plusieurs personnes, mais elle dit trop peu de choses de ses compagnes dont du reste certaines lui reprochèrent de se mettre sans cesse en avant.

Au travers du récit de l’héroïne, on perçoit quelque chose de la condition des femmes dans cette région d’Afrique, mais on aimerait en savoir un peu plus, trouver davantage qu’une simple ébauche d’analyse de ce qui se passe dans la prise en charge des enfants-soldats, et surtout dans les groupes de parole des femmes victimes de la guerre et qui, là, réussissent à parler de leurs conditions de vie, de la prostitution, des maternités précoces, de l’analphabétisme, et de leurs espoirs. Un travail sur le terrain qui en fait sous-tend la réussite spectaculaire du si-in.

Sur le plan personnel, Leymah décrit ses tribulations, l’horreur et la peur des massacres, des viols, des mutilations, la survie dans des camps de réfugiés, les destructions des maisons, des quartiers, des villes, des familles aussi qui se retrouvent dispersées. Elle parle de ses rencontres amoureuses, parfois avec un compagnon violent et la dépression qui en résulte, les grossesses successives et épuisantes dans le contexte de sa vie, et tout au long des pages, cette blessure d’avoir dû interrompre des études prometteuses du fait de la guerre, ce qui l’amènera à compenser par des formations ultérieures.

Je n’ai pu m’empêcher de sursauter devant la première phrase de sa page de remerciements « Louange, gloire et honneur à Dieu pour Son amour et Sa bienveillance indéfectibles envers moi. ». Il est courant d’entendre de telles déclarations chez les croyants. Lorsque ceux-ci vivent dans des conditions à peu près acceptables, dans une région épargnée par la guerre ou les calamités naturelles, cela peut s’expliquer. Mais comment remercier ce Dieu réputé tout à la fois bon et tout-puissant, de l’avoir choisie, elle, pour conserver sa vie et son intégrité physique ? Estime-elle donc valoir mieux que tant d’autres qui ont été sacrifiés ?

Deux citations me semblent venir à point nommé à ce sujet :
- "Il y a du narcissisme dans la religion, dans toute religion (Si Dieu m’a créé, c’est que j’en valais la peine !) et c’est une raison d’être athée : croire en Dieu, ce serait péché d’orgueil."
(André Comte-Sponville, Présentation de la philosophie)

- « Ou bien Dieu veut éliminer le mal et ne le peut ; ou il le peut et ne le veut ; ou il ne le veut ni ne le peut ; ou il le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut, il est impuissant, ce qui ne convient pas à Dieu ; s’il le peut et ne le veut, il est méchant, ce qui est étranger à Dieu. S’il ne le peut ni ne le veut, il est à la fois impuissant et méchant, il n’est donc pas Dieu. S’il le veut et le peut, ce qui convient seul à Dieu, d’où vient donc le mal, ou pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pas ?  ». (Epicure)

Léonore


[1Leymah Gbowee, Notre force est infinie , Editeur Berfond, octobre 2012, en collaboration avec Carol Mithers, traduit de l’américain par Dominique Letellier, 350 p.

[2Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Liberia et une Yéménite, la journaliste Tawakkol Karman.

[3Déclaration du président du comité Nobel norvégien, Thorbjoern Jagland.

[4Fondé en 2002, le WIPNET (Women in Peacebuilding Program) mobilisa des milliers de femmes pour la paix au Liberia avec des actions non-violentes de masse, réussit à faire fuir Charles Taylor et à mener le pays sur la voie de la démocratie.


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