Stig Dagerman, « Tuer un enfant »

mardi 6 janvier 2015
par  K.S.
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Stig Dagerman, « Tuer un enfant » [1]

« Tuer un enfant » est le titre de l’une des nouvelles d’un recueil qui en réunit huit. Il s’agit d’un texte écrit à la demande d’une association de prévention routière. Avec une écriture distanciée, très moderne, l’auteur décrit l’enchainement d’évènements qui va conduire à la mort d’un enfant renversé par une voiture sur la route. Loin des discours moralisateurs, c’est une invitation très convaincante à se soucier des autres.

Stig Dagerman [2], dans « Les Mémoires d’un enfant » :

« L’imagination créatrice s’éveille très tôt chez l’enfant. Enfant, on “imagine“ toujours. Mais c’est une habitude que l’on perd en général par la suite. Aussi l’art de devenir écrivain consiste-t-il, entre autres, à ne pas laisser la vie, les hommes ou l’argent vous faire rompre avec cette habitude.

Je me suis habitué très jeune à “inventer“. En la refaisant autrement, je rendais la réalité – mot beaucoup trop beau – plus chaleureuse, plus étrange et plus drôle à regarder. Pas beaucoup, mais juste ce qu’il fallait. ».

« Les Jeux de la nuit » ont pour personnage principal Ake, un petit garçon qui aime à se raconter des histoires, le soir, avant de s’endormir. Ainsi, il s’imagine qu’il est invisible et qu’il parvient à faire sortir son père du bar pour le ramener à la maison, le jeune héros allant même jusqu’à tuer les gens qui entrainent son père à la boisson. Mais comme dans les rêves qui tournent au cauchemar, même en imagination, l’enfant ne parvient pas à réaliser son geste jusqu’au bout. L’enfant, qui dort sur un sofa dans la cuisine, entend la mère pleurer dans la chambre, il se lève, il a peur, il prend un couteau, le serre très fort et se recouche ainsi. Après un temps de silence pesant, Il attend, voilà le père qui rentre. Suite de maladresses d’un homme ivre qui se heurte dans divers meubles et objets pour enfin aboutir à la chambre. La mère pleure encore, puis un peu plus tard ce sont des murmures très différents. Le petit s’endort enfin.

Le lendemain, la mère charge Ake d’aller demander de l’argent à son père. Ake ne peut dire non mais il traîne, met bien plus de temps qu’il n’en faut pour atteindre le bar où son père est attablé avec des collègues de travail. Le petit n’est pas mal accueilli, simplement, quand il demande timidement de l’argent, le père semble croire que c’est pour acheter des bonbons. Il donne une petite somme à Ake, et les collègues, gentiment, font de même. Ake revient vers sa mère, et pour éviter la honte qu’il ressent, lui dit de fermer les yeux, dépose les quelques pièces dans sa main et s’enfuit.

Le petit garçon est utilisé par sa mère pour demander au père de l’argent. L’enfant sait bien que, normalement, le père devrait donner l’argent nécessaire au ménage directement à la mère. Celle-ci l’oblige à une démarche humiliante qu’elle ne fait pas (ou plus) elle-même, sachant que l’enfant peut attendrir l’ivrogne. C’est du reste ce qui se passe, mais qu’il croie réellement qu’il s’agit de bonbons, ou qu’il feigne de le croire, le père ne se laisse pas manipuler. A bien des égards, c’est un échec.

Ake est donc pris dans ce qu’on appelle un conflit de fidélité entre ses deux parents. Il s’y ajoute (bien des éléments du texte le suggèrent) un sentiment de honte et de détresse. Ake apprend bien trop tôt que son père ne peut résister à la boisson, que sa mère n’y peut rien, et lui non plus. Ses rêveries nocturnes viennent révéler son désir de vivre autrement.

On remarquera que ni le père, ni la mère, ne se montrent violents à l’égard de l’enfant. C’est pourquoi il s’agit de maltraitance psychologique involontaire. Les parents eux-mêmes sont pris l’un par l’alcool, l’autre par la misère et l’abandon.

« Il est des gens qui ne font rien pour être aimés et qui le sont pourtant. On peut constater que les gens vraiment pauvres ont de la peine à se faire aimer ». Ainsi commence « La Surprise ». La maltraitance vient du mépris du grand-père paternel (le père de l’enfant est mort). La veuve est traitée en domestique et le cadeau de l’enfant pour l’anniversaire du grand-père, bien plus fortuné, est ignoré. La mère et son fils se sentent, à juste titre, rejetés.

Avec « Où est mon chandail islandais », nous voyons un homme se rendre à l’enterrement de son père, qui avait pour lui de l’affection. Knutte en fait ne peut s’empêcher de boire, sa condition sociale et économique est bien plus difficile que celles des autres membres de la famille. Peu à peu, à mesure que le malheureux se trouve manipulé par les uns, dénigré et méprisé par les autres, il continue à se raconter sa vie sous un jour bien plus avantageux qu’elle ne l’est en réalité. Ce sont des rêveries d’enfant qui sont exprimées par cet adulte. Comme pour l’enterrement de sa mère, il rate tout en se saoulant jusqu’à finir dans le fossé, comme son père qui lui-même en est mort. Plus tard, mis au lit dans la chambre même du père, il réclame le chandail offert par celui-ci. La violence psychologique affecte un adulte, mais c’est l’enfant en lui qui est touché.

Dans plusieurs nouvelles, l’un ou l’autre des parents est absent, physiquement ou moralement, la mère est veuve ou mère célibataire, et subit le mépris de l’entourage. Ce qui se répercute sur les enfants :
«  Maman est presque tout le temps en colère contre nous tous. Si nous n’étions pas là, dit-elle, elle ne serait pas obligée de trimer chez les paysans, elle aurait pu trouver une bonne place en ville dans un magasin. Dans la journée, elle est presque toujours en colère contre moi ; mais souvent, la nuit, quand elle est couchée à côté de moi et qu’elle croit que je dors, elle me prend des mèches de cheveux qu’elle enroule autour de ses doigts, et j’ai peur qu’il m’en reste des boucles. » (« Neige fondue »)

Plus loin, une tante vivant en Amérique et venue pour revoir sa famille interpelle le petit :
«  “C’est toi qui n’a pas de papa ?“ me demande-t-elle à un certain moment en me dévisageant.
Je ferme les yeux une seconde et je serre les dents. A la rigueur, j’admets qu’à l’école on sache que je n’ai pas de papa, mais que ça se sache dans toute l’Amérique ! C’est si épouvantable que je me demande comment j’arriverai à surmonter cette pensée.
 » Et alors que la tante témoigne de l’attention à l’enfant, celui-ci se met à pleurer doucement et dit «  C’était mieux quand grand-mère vivait. Au moins, alors, j’avais deux mamans. » (« Neige fondue »)

« Les Mémoires d’un enfant » nous éclairent sur l’enfance de l’auteur. Sig Dagerman n’a pas connu sa mère qui l’a confié encore bébé aux grands-parents paternels. De cet abandon, il gardera toujours à la fois du regret et une certaine rancœur. Par contre, son père resta présent et les grands-parents l’entourèrent de tendresse.

« Ouvre la porte, Rickard ! » donne à découvrir le monologue d’une femme qui s’enferme dans sa chambre et attend, espère un peu d’affection de la part de son mari rustre et indifférent.

Dans ces nouvelles, Dagerman fait comprendre, de façon sensible et non manichéenne, la complexité des situations des personnes en présence, la maltraitance psychologique, sociale et familiale, de l’enfant, et le poids des violences sociales. Celles-ci ne sont évidemment pas étrangères à l’alcoolisme très présent dans ces textes qui reflètent la réalité de la société que montre Dagerman.

Léonore


[1Stig Dagerman, « Tuer un enfant », Agone, 2007

[2Stig Dagerman, écrivain et journaliste suédois, est né le 5 octobre 1923 à Älvkarleby et mort le 4 novembre 1954 à Danderyd. Enfant naturel d’un père ouvrier, il fut confié par sa mère à ses grands-parents paternels à la campagne. La mère ne se manifesta jamais plus. En 1932 Stig Dagerman rejoint son père à Stockholm où il finit ses études.

Pour mieux connaître cet auteur :

- "Stig Dagerman, écrivain anarchiste",
(http://www.monde-libertaire.fr/port...)

- " Stig Dagerman, enfant brûlé",
(A contretemps N° 12 juin 2003 www.acontretemps.plusloin.org)

- "Stig Dagerman, L’aimantation du malheur",
http://www.espritsnomades.com/sitel...


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