« Ils étaient étrangers »

mardi 25 mars 2008
par  K.S.
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Le 1er mars dernier, au local du CIRA – Marseille, Lionel Cayet faisait part de son cheminement de pédagogue auprès d’élèves « étrangers non francophones » selon les termes officiels du Ministère de l’Education.

Dans son approche de ces enfants venant de plusieurs continents, avec une pluralité de langue et de culture, cet enseignant s’est appuyé principalement sur la méthode d’éducation de Célestin et Elise Freinet, loin de l’ empilement de notions qui caractérise ce qu’il appelle la « caserne éducationnelle » de l’enseignement en France. Il cherchait à relier les apprentissages fondamentaux avec l’autonomie et l’entraide.

Sans hiérarchie ni compétition (pas de notes chiffrées), sans autoritarisme, il s’agissait d’une éducation transculturelle plutôt que multi ou pluriculturelle. Pas de culte de la différence mais la commune appartenance de tous : l’identité humaine, comportant des « invariants » tout comme Freinet repérant des « invariants pédagogiques ». La question de l’environnement était également présente, insistant sur la préservation du vivant et la « déconsommation ».
Les enfants « primo-arrivants » bénéficiaient de cette classe originale pendant un an, exceptionnellement deux. Ensuite, ils intégraient le cursus habituel.

Dans un article à paraître dans N’Autre Ecole n°18 (printemps 2008) Lionel Cayet relate ainsi son expérience :

« Dès cette époque j’ai eu recours à ce qu’il est convenu d’appeler des « méthodes actives », introduisant notamment l’usage d’un matériel didactique Freinet conçu pour des élèves francophones à l’école élémentaire, en organisant des ateliers d’autodidaxie et (ou) d’apprentissage mutuel pour les élèves les plus avancés linguistiquement qui […] s’installaient dans le fond de la classe, prenaient dans l’ armoire le fichier d’orthographe ou de lecture Freinet qui s’inscrivait dans leur plan de travail pour, comme ils disaient, « faire des fiches ». Ce matériel autocorrectif leur permettait notamment d’apprendre les bases de l’orthographe, de la syntaxe mais aussi du vocabulaire car l’usage du dictionnaire bilingue était autorisé et même recommandé. J’en avais d’ailleurs fait acheter par le collège une panoplie dans plusieurs langues : anglais, arabe, chinois, espagnol, polonais, serbo-croate, russe, tamoul… ainsi qu’un ensemble de livres de différents niveaux de lecture en français et dans toutes ces langues pour constituer une petite bibliothèque internationale de classe.
Ce type de travail échappant au contrôle direct du maître, le pli de malhonnêteté souvent acquis dans l’enseignement traditionnel poussait parfois certains d’entre eux à compléter la fiche exercice en recopiant directement les réponses de la fiche correction. Une tendance qui s’inversait rapidement en investissement sérieux et profitable dès lors que, ayant constaté moi-même la tricherie, l’élève voyait que je n’appliquais aucune sanction, que ces travaux n’étaient pas notés, comprenant que le but n’était d’ailleurs pas de réussir pour gagner des points ou plaire au maître mais d’ apprendre pour soi et avec les autres. […]
 »

L’effectif de la classe va peu à peu s’agrandir, de 15 à 18 élèves dans une la première affectation, jusqu’à 24 à 27 dans un quartier « sensible ». Comment dès lors continuer à individualiser l’enseignement pour s’adapter à chaque enfant ? Ce n’est pas le problème du rectorat, qui conseille à l’enseignant de faire ce qu’il peut, c’est tout.

Quel dommage en effet.
« Cette classe était comme une chambre de résonance de ce monde chaotique qui tout à coup projetait dans un quartier défavorisé de Paris […] des africains, des chinois, des européens de l’est, des indiens, des maghrébins, des turcs, des sri lankais, amenés ainsi à se côtoyer mais aussi à se comprendre. Ce qui s’accomplissait sans trop de difficultés et souvent dans la joie.
Quand je vois ce qu’il advient aujourd’hui dans ce pays, avec, notamment la chasse aux sans-papiers, je pense à tous ces garçons et filles valeureux qui avaient mis tant d’espoir dans le fait de pouvoir « s’intégrer » un jour à cette France dont ils avaient rêvé, une France qui désormais les rejette si leurs parents ou eux-mêmes ne peuvent obtenir un « titre de séjour ». Et je suis atterré à l’idée que certains d’entre eux, devenus adultes, vivent peut-être dans la peur d’être expulsés ou qu’ils aient déjà pu l’être.
J’ai le sentiment que leur innocence, leur envie d’apprendre et leur joie de vivre ont été irrémédiablement bafouées par une société égoïste et brutale.
 »

En fait, sans le savoir, Lionel Cayet était viscéralement un enseignant libertaire. C’est à sa retraite qu’il découvre les textes de Sébastien Faure, Francisco Ferrer, Paul Robin et s’y reconnait.

Un CDrom témoignant de cette expérience a été réalisé par Lionel Cayet.

S.K.


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