Panaït Istrati

mercredi 23 avril 2008
par  K.S.
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En recherchant l’homme derrière l’écrivain, il arrive fréquemment que l’on soit déçu. Avec Panaït Istrati il en va tout autrement. Rarement il est vrai, vie et oeuvre auront été aussi intimement liées. Lui-même se défendit toujours d’être un « écrivain » : « Je n’invente rien, je n’ai pas d’imagination ; je ne peux parler que de ce que j’ai vu, entendu ou vécu ; or, j’ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup vécu…  » Aucune forfanterie dans ces affirmations. Il suffit d’évoquer la vie de Panaït Istrati, si pleine, si chargée d’évènements, et surtout de départs… [1]

Le 10 août 1884 naît à Baldovinesti, petit hameau proche de Braïla, capitale de la Valachie, un « enfant des fleurs ». Panaït est en effet fils naturel d’un grec et d’une roumaine. Il a quelques mois lorsqu’il se trouve orphelin de père. Joïtza, sa mère, travaille dur comme blanchisseuse. Elle s’installe à Braïla alors que Panaït a six ans. C’est une enfance pauvre, aussi bien à la ville qu’à la campagne. Ecole buissonnière, passion de la lecture, rêveries, amour de la nature. A douze ans, Panaït Istrati gagne sa vie comme apprenti. Mal payé, mal nourri, souvent battu, il rogne sur ses courtes heures de sommeil pour lire, pour apprendre le grec et perfectionner le roumain. Déjà, parce qu’il refuse toute forme de lâcheté et d’asservissement, il va de place en place, au désespoir de sa mère, puis se fixe dans le métier de peintre en bâtiment.

En 1900 – il a seize ans – il rencontre Mikhaîl Kazansky, russe exilé, qui vit dans la même pauvreté que la sienne, mais chez qui il découvre une culture raffinée. Tournant décisif dans l’existence de Panaït, et début d’une amitié qui durera neuf ans (jusqu’au décès de son ami). Premier long voyage aussi : sans passeport, sans billet, sans argent, Panaït s’embarque clandestinement pour rejoindre Mikhaïl au Caire. L’Egypte, il en rêve depuis l’enfance. La réalité ne le déçoit pas.

Durant ses années de vagabondage, de départs, de découvertes en compagnie de Mikhaïl, Panaït se partage entre l’Orient et la Roumanie. A cette époque, comme pendant pratiquement toute sa vie, Panaït Istrati fait toutes sortes de métiers, souvent les plus durs, les plus mal payés. A Braïla, il devient secrétaire du syndicat des dockers et en 1910 organise avec une militante socialiste, Jeannette Malthus, une grande grève qui fera date.

Décembre 1913, il vient à Paris et reste quelques mois chez Georges Ionesco. Il épouse en 1915 sa compagne de lutte, Jeannette Malthus. « Ménage infernal et non seulement de sa faute » précise Panaït à propos de cette union qui fut de courte durée. La tuberculose dont il est atteint entraîne des hospitalisations et des séjours en sanatorium. C’est pendant un de ces repos forcés, en Suisse, à Leyzin, qu’il apprend le français à l’aide d’un dictionnaire, puis découvre, un peu plus tard, en 1919, l’œuvre de Romain Rolland en qui il admire l’homme d’ Au dessus de la mêlée . Il lui écrit, sa lettre lui revient quelques jours plus tard. Le printemps de 1920 le voit repartir pour Paris, où il confie à Georges Ionesco son vif désir d’écrire, puis arrive à Nice où il gagne difficilement de quoi survivre comme photographe ambulant sur la Promenade des Anglais. Le 3 janvier 1921, Panaït, épuisé et désespéré, tente de se suicider. Il avait gardé sur lui la lettre adressée deux ans plus tôt à l’auteur de Jean-Christophe. Cette lettre, ainsi que d’autres écrits, parvient enfin à l’écrivain qui encourage chaleureusement Panaït Istrati et l’aide de quelques conseils.

Lorsqu’il commence ses premières œuvres – en français – Panaït Istrati a 38 ans.

Dès lors, à un rythme rapide, les textes vont s’accumuler, tous d’une richesse et d’une densité qui renouvellent – aux dires de tous – la littérature française. Mais ce n’est pas de la littérature… Ces récits, Panaït Istrati les porte en lui depuis longtemps. Il les a cent fois contés de vive voix ; il les transcrit au fil des pages, dans la même langue colorée, vivante, traduisant des expressions ou des refrains populaires, inventant son propre style.

Il remonte à ses sources, son enfance, son adolescence vagabonde, ses voyages, son engagement dans le mouvement ouvrier et syndical. Il parle de ce qui lui tient à cœur, des amis qu’il a connus, des pays, des villes, des paysages qu’il a aimés, des idées pour lesquelles il lutte, de l’homme enfin, de tous les hommes, toutes les femmes qui souffrent, qui se révoltent, et dont il se sent, lui l’individualiste, profondément solidaire (par exemple, en 1926, il dénonce la « terreur blanche » qui sévit dans les Balkans, en 1927 il prend la parole en faveur de Sacco et Vanzetti au meeting de la salle Wagram à Paris).

Le fait d’écrire ne modifie pas le mode de vie du voyageur : retour en Roumanie en 1925, puis Paris, Nice, Genève, Menton, puis la Hollande, l’URSS, la Grèce, Vienne, à nouveau l’Egypte.

L’URSS, la Grèce, l’Egypte : trois pays qui marquent à des titres divers la vie de Panaït Istrati.

La Grèce : il y retourne en compagnie de Nikos Kazantsaki, dont il a fait la connaissance en URSS. C’est un pays qui lui est cher, où plusieurs de ses récits trouvent leur source. Panaït visite un hôpital pour tuberculeux où les malades croupissent dans un état intolérable d’abandon. Puis une prison où sont détenus des opposants politiques dans des conditions tout autant inacceptables pour la dignité humaine. Il décrit alors ce qu’il a vu au cours d’une réunion publique et fait un appel à la lutte et à la révolte. Inculpé de « discorde sociale et d’agitation communiste » il est expulsé en janvier 1929.

L’Egypte : il projette d’y faire en 1930 une tournée de conférences. Arrivé à Alexandrie, il se voit refuser l’autorisation de débarquer. « Six fois je suis entré en Egypte sans être muni du moindre papier. Pour une fois que je viens avec un passeport magnifique, il m’est défendu de descendre ». Brièvement emprisonné à Trieste, il est libéré par l’intervention du consul de France.

L’URSS : en octobre 1927, invité aux fêtes du 10ème anniversaire de la Révolution, Panaït s’était rendu à Moscou avec enthousiasme. Militant syndicaliste, il admirait en l’URSS, comme de nombreux socialistes de son époque, le pays qui mettait en pratique les aspirations de tout le mouvement ouvrier. Après seize mois de séjour, pendant lesquels il apprend le russe, il est amené à modifier son jugement par honnêteté intellectuelle. Il découvre avec amertume ce que d’autres dénonceront beaucoup plus tard, ou passeront sous silence : l’absence de libertés, les injustices, les pouvoirs et les privilèges des bureaucrates du parti, la répression, les prisons, les exécutions. Quoique profondément engagé dans les luttes sociales, Panaït Istrati avait toujours conservé ses conceptions personnelles et restait rebelle à toute discipline, tout conformisme de parti. Il ne pouvait donc fermer les yeux et rester muet. En collaboration avec Victor Serge et Boris Souvarine, il écrit Vers l’autre flamme qu’il publie en 1929 sous son seul nom pour préserver la sécurité de ses co-auteurs.

Ce témoignage sur le régime soviétique lui vaut la vindicte et les injures de toute la gauche « orthodoxe ». Il n’est pas exempt pour autant de la haine de la droite. « A mon retour de Russie, écrit-il dans sa préface à Maison Thüringer, je me séparai de mes plus grands amis. Et cependant que l’Egypte me refoulait et que l’Italie me jetait dans ses cachots à Trieste, les aimables bergers communistes annonçaient mon apostasie à l’Europe ouvrière, à ma classe […]. Ils le firent tout à leur aise, au milieu d’un silence qui me prouva combien l’homme est seul sur la terre. »

Ces années difficiles voient aussi la rupture douloureuse avec Bilili, sa compagne pendant quatre ans. De retour à Braïla, il y rencontre Marga Isesco qu’il épouse en 1932 puis s’installe à Bucarest. Les éditions roumaines Rieder ayant fait faillite en 1935, Panaït ne perçoit plus de droits d’auteur, et trouve pour seules ressources un travail de lecteur de manuscrits pour une maison d’édition. Les dernières années de sa vie sont assombries par la misère, la maladie, l’épuisement, et surtout les attaques et les calomnies de l’ensemble de la gauche. Il décède à cinquante et un ans le 16 avril 1935. Après quinze ans d’interdiction, son œuvre reparaîtra en Roumanie en 1957.

En 1933, Panaït Istrati définit sa position comme celle de « l’Homme qui n’adhère à rien » :

"Je ne crois plus à aucune idée, à aucun parti, à aucun homme. Cette attitude absolue ne signifie pas que je ne crois plus à une amélioration possible de l’existence humaine… De mon passage dans le socialisme, je suis resté profondément convaincu que le système capitaliste est absurde, anti-humain, anti-social et que la lutte entre les nations est une diversion qui prolonge son existence néfaste à l’humanité.

Comparant, dans la presse, la terreur communiste à la terreur fasciste, il déclare « […] des deux terreurs, la dernière est la moins inhumaine et la seule qui n’engage en rien la responsabilité de la classe ouvrière, puisque le fascisme ne prétend pas gouverner « par le peuple » ni « au nom du prolétariat », comme le communisme. »

Cette remarque, qui frappe par sa lucidité et sa modernité, achève de déchaîner la gauche, qui taxe Panaït Istrati de partisan du fascisme. Son œuvre qui, au moment des premières publications, avait connu un très grand succès populaire, va être mise sous le boisseau.

A partir de sources qui sont, nous l’avons vu, essentiellement autobiographiques, Panaït Istrati, comme tout conteur – mais avec un talent hors du commun – construit ses récits en mêlant le réel et l’imaginaire. Faire la part de l’un et de l’autre est difficile, particulièrement lorsqu’on étudie ses personnages. Membres de sa famille, amis, héros légendaires de la Roumanie, tous ont leur origine dans l’histoire proche ou lointaine, mais tous doivent à l’auteur une dimension poétique qui les rapproche parfois du mythe – c’est le cas des Haïdoucs. Ce que ces personnages ont en commun, et ce en quoi ils intéressent Panaït, c’est leur qualité d’être unique, chacun à leur façon étranger au conformisme de leur milieu.

Exilés, solitaires en rupture de société, objets de racisme ou de répulsion, êtres souffrants, peuplent les pages de Panaït Istrati qui déclarait : « Quant à accorder quelque priorité à une nation, au détriment ou à l’humiliation de telle autre, je ne me suis rendu coupable à aucun moment de ma vie, pas même dans l’enfance, de pareille mesquinerie : je suis venu au monde cosmopolite. » (Mes Départs).

Dans plusieurs récits, Panaït développe le thème des Haïdoucs, bandits populaires qui s’opposaient à la tyrannie des puissants et protégeaient les malheureux, et qui ont inspiré des ballades et des chansons très connues en Roumanie.

Panaït propose que chacun dans le présent construise son « haïdoucie » personnelle, c’est-à-dire sa capacité de refus d’une société injuste, sa propre recherche de liberté, un refus quotidien des conformismes et des lâchetés

.

Il décrit aussi la condition des paysans comme celle des pauvres des villes, en Roumanie comme en Grèce, comme dans tout l’Orient. Il témoigne de ces diverses formes de misère qu’il a éprouvées ou rencontrées au cours de ses pérégrinations. Il transmet aussi l’esprit de révolte devant l’ordre social établi. Ce qui frappe chez cet homme, athée, antiraciste, internationaliste, c’est sa capacité de solidarité toujours présente dans une personnalité profondément individualiste et réfractaire à tout conformisme.

Qui n’a pas lu Codine, Kyra Kyralina, Oncle Anghel, Nerrantsoula, Les chardons du Baragan, pour ne citer que ces quelques titres, pourrait penser, à tort, qu’il s’agit d’une sorte d’œuvre à thèse. Panaït Istrati sait faire vibrer d’attente, de curiosité, de sympathie, d’anxiété, de haine, de douleur, de folie et aussi d’amitié. Il fait surgir la poésie d’une chanson populaire, la mélancolie d’une steppe, l’odeur d’un quartier, les couleurs d’une ville orientale, les bruits d’un port. Et tout cela en ayant simplement l’air de conter une histoire, comme s’il était présent, familier et proche, avec des digressions et des retours en arrière, des changements de ton et de rythme.
Impossible d’interrompre la lecture commencée avant la fin. La fin d’un récit, souvent tragique, toujours marqué d’une profonde vérité, qui nous prend, nous garde et nous étreint d’émotion.

S.K.


[1les dessins sont tirés des Cahiers de Panaït Istrati. voir "Panaït Istrati, courte bibliographie"sur le site, même rubrique


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