Commençons la première partie du livre : « l’individuité… et l’azur… jusqu’au bout du miroir ».

Toujours aussi bavard, notre Stéphane. D’ailleurs, il en a tant à dire qu’il ne sait par où commencer ! Essayer de définir l’individuité ? Soit. Individuité : « Désacralisation de tout groupe et sacralisation à égalité de tout individu ». Stéphane distingue en effet, le « groupe identitaire », basé sur des critères arbitraires (couleur de peau, région d’origine, genre sexuel, religion « Si Abraham avait refusé de tuer son fils, il aurait inventé l’individuité »), de celui du « groupe phénoménal » (affinitaire, de construction ou d’intérêts communs). Jusqu’à plus soif, il va alors décliner leurs oppositions. Y compris en prenant un exemple concret : comment rapprocher un groupe de pâtissiers et un groupe de boulangers ? Puis, comment les séparer ? Stéphane Sangral nous emmène ensuite nous promener à travers quelques repères historiques.

Tout y passe. De la philosophie antique, celle des Lumières, puis le romantisme et cela jusqu’aux conséquences d’Internet sur l’individu. L’individuité, « la plus grande révolution politique de tous les temps », selon Stéphane !

Au passage, il s’arrête sur le slogan Ni dieu, Ni maître qui, « malgré quelques dévoiements, est l’axiome le plus efficient pour définir la nouvelle place de l’individu dans la collectivité ». De digression en digression, Stéphane nous entraîne dans la signification du « je » versus / « la culture de l’écrasement du soi ». Nous voici pris dans un tourbillon de boucles, son fétiche. Un seul exemple : « Comment transcender le vertical d’une hérédité génétique et l’horizontal d’un environnement physique ? »

Ah, ah !... Ainsi progresse Stéphane sur la définition de l’individuité. Comment sortir de nos prisons « construites en plein cœur de l’Empyrée » ? En dressant l’individuité comme mur contre le fléau identitaire ? Stéphane n’épargne pas au passage, la « conscience collective, ces égoïsmes collectifs, perversités de masse, notion plus que stupide et dangereuse ». Il s’attaque ensuite au concept d’éthique, opposé à celui d’une morale « qui ne demande à l’individu que de se taire et obéir ».

Petit détour sur l’essentialisme « cette essence de la pensée réactionnaire ». La religion ? « Dieu vient du dehors et nous viole, l’individuité vient du dedans et nous fait l’amour » ! Pour conclure cette première partie, Stéphane passe au peigne fin, 70 exemples concrets reflétant « le désir d’émergence d’une ère de l’individuité, se substituant progressivement à l’ère des « sacralités groupales », ces dernières ne revenant qu’ « à être fier de se constituer prisonnier, esclave et chair à canon » !

Abordons la seconde partie de l’essai. C’est à dire : l’antithèse de l’individualité,
ou : la face hideuse du groupe identitaire qui conduit à la guerre, « jusqu’à en bouffer à satiété et en tomber malade » !

Pour Stéphane Sangral, « L’air des sacralités groupales est encore là, résistante, ardente, agissante, puissante, souvent malfaisante ». Même cheminement intellectuel qui celui développé dans la première partie : en premier lieu, les définitions des pulsions guerrières. Soixante-dix points qui abordent les différents thèmes induits par le militarisme « cette soupape identitaire ».

Les nationalités, cet « habillage symbolique » et parfois, physique. Sa déclinaison : le nationalisme « cette doctrine de la peur et de la haine des autres, pris dans l’étau de ses frontières, cet égoïsme souffrant d’obésité morbide ». Beaucoup de questions. Juste quelques-unes pour la bonne bouche :
– Peut-on se montrer fier de sa nationalité ?
– Pourquoi la France a-t-elle transformé une date historique en un gigantesque défilé militaire ?
– L’ONU : 197 fauves identitaires jetés dans l’arène planétaire ?
– Les frontières : le jeu préféré d’une humanité infantile ?
– Les Drapeaux : tâches pauvrement constituées de quelques couleurs criardes ?
Le patriotisme : « Un soldat qui veut faire l’amour avec sa patrie et ne se rendant pas compte à quel point - il se fait baiser par elle » ?
– Les Militaires : « Culte de la force, la pire faiblesse des humains qui défendent le meurtre légitime » ?
– Les Patriotes : « personnes qui sacralisent les territoires au point d’en faire des cimetières » ?
A présent, quelques réponses, glanées par-ci par-là :
– Le seul devoir du militaire : « ne plus l’être, déserter ! »
– Les armées : « Grotesques théâtres de marionnettes faisant du monde un théâtre d’ombre » …
Stéphane de se demander entre deux souffles, pourquoi tant de noms de rues portent ceux de grands criminels de guerre ? Et quid des gangs de rues : « Des clans qui se fabriquent des ennemis dans les Autres » ?

Retour aux définitions.

– Le militarisme : « Une pathologie éminemment grave entraînant une flambée de symptômes psychopathiques très sévères ». Les terroristes : « Des petites mains ringardes et nostalgiques du « jeu de la guerre » ?
– Les militaires, encore : « Des animaux extrêmement dangereux ressemblant à des humains dans ce qu’il y a de pire » ?
Stéphane s’interroge longuement sur les différences qui peuvent exister entre un policier et un militaire.

Puis, sur l’antimilitarisme, ses limites, ses variantes et la portée de ses convictions. Quelque fois une petite suggestion tombe fort à propos : « Les folies meurtrières jamais ne s’enrayent mutuellement, elles se potentialisent mutuellement » ! Les Conquérants : « Des associations de malfaiteurs obsessionnels de l’élargissement des frontières ». Encore et toujours, des réflexions sur la guerre, « ce repas pantagruélique que s’offre de temps en temps la mort » ?

Stéphane nous fait réfléchir sur les lieux communs, tels que « Si tu veux faire la paix, prépare la guerre » !

Puis, lors d’une pose bienvenue, il nous propose d’imaginer un gouvernement mondial démocratique « capable, en théorie, de rendre les guerres aussi rares que les guerres civiles dans les pays démocratiques ».

« Utopie ! » Lui rétorque un personnage contradictoire, s’en suit un dialogue incluant le long comptage du nombre effrayant d’armes de destruction massive, ces 17 000 armes nucléaires présentes sur la planète ... Pour quoi faire ? Par peur ? Peur de quoi ?
Il analyse ensuite les paroles des chants patriotiques. L’absurdité de la phrase « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » dans La Marseillaise, ce « chant nationaliste et identitaire par excellence ».

Il ne fallait pas le brancher sur le sujet car Stéphane se montre intarissable : il enchaîne sur la barbarie, les génocides, cette « condamnation à mort d’individus pour le simple crime d’être différents et d’exister, ce monstre aux milliards de tentacules ». Et ceci, sur une quinzaine de pages. Stéphane dans son élan, citant alors en vrac, tous ceux perpétrés depuis Alexandre « le Grand » jusqu’à nos jours, dans une gigantesque danse macabre ! Une fois encore, il dialogue avec un contradicteur imaginaire qui lui reproche d’avoir mélangé dans sa liste : les infanticides, les victimes de l’Inquisition, les meurtres de tueurs en série, les otages, etc. Et Stéphane de se justifier, puis de s’excuser d’avoir été obligé de les « hiérarchiser », et de n’avoir pas eu la place d’y inclure tous les milliers d’oubliés.
Il s’interroge enfin, sur le rôle et l’efficacité des tribunaux internationaux, avant d’essayer de conclure, de nous faire réfléchir une dernière fois sur les génocides, cherchant à décortiquer ce qui peut bien se cacher derrière une phrase comme : « Comment les nazis pouvaient tuer les gens toute la journée et écouter du Schubert le soir en rentrant chez eux ? » Ou bien, le trop facile : « Plus jamais ça », lancé par des gens qui ne font rien d’autre que de préparer la prochaine !

Finalement : l’Individualité ou la Guerre ? Et une agréable surprise : tout au long de son long, passionnant et passionné exposé, Stéphane Sangral en appelle aux « dits » de son cher Stéphane Mallarmé, l’auteur de « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard ». Aux dits d’Albert Camus, notamment : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ». On y découvre aussi un Dante couronnant Virgile « roi et pape », l’ironie macabre d’un Guillaume Apollinaire lançant tout guilleret à l’entrée de la Première guerre mondiale, un provoquant : « Ah, dieu, que la guerre est jolie ! », lui qui en reviendra trépané deux ans plus tard !...
Encore merci à toi, Stéphane, de la part de tous les antimilitaristes, pour ce moment intense de psychanalyse gratuite. Elle fait un bien fou à nos pauvres cerveaux par trop intoxiqués et dépassés par le flux et l’omniprésence quotidienne, de tous les slogans des « va-t-en-guerre » !

Photo, choquante, de la devanture d’un magasin ayant pignon sur rue dans le quartier de Plaka (Athènes), prise par Patrick Schindler (auteur de Contingent Rebelle, éd. L’Echapée).

Patrick Schindler